Rue de la Justice, à Compiègne, en plein jour. Le ciel est gris mais la température est assez douce. Je regarde la rue en pente depuis une position élevée (sur le trottoir de gauche), pas très loin de l'endroit où, il y a quelques années encore, on voyait les châteaux d'eau. Trente-trois mètres au-dessus du niveau de la mer, le point le plus élevé de la ville. Je ne vois personne dans la rue, ni véhicule, ni piétons. Des pavillons, de petits jardins. Sur le large trottoir, mon chiotte bien fixé au sol, le froc et le slip baissés, j'attends que ça vienne mais non, c'est calme. Zéro goudronneuse. Du coup, je me lève et, juste au moment de remonter mon pantalon, je me dis: "Putain, mais j'ai le cul à l'air en pleine rue, heureusement qu'il n'y a personne." L'air aussi naturel que possible, je rentre ma chemise, ferme la ceinture, remonte la braguette, puis descends à pied, tranquillement, la paisible artère.
Je pense à l'huile Erotissimo, l'huile qu'il vous faut. Mais en fait, je me trouve au rayon conserves métalliques. Un grande surface bien achalandée, je dois dire. Que je regarde à gauche ou à droite, ça ne sent pas la pénurie. On ne croirait pas que c'est la fin de l'Occident, à jeter un coup d'oeil rapide, comme ça. A la limite, ça devrait plutôt sentir le caca, vu que je suis à nouveau assis sur un chiotte au beau milieu de l'allée. Je ne sais pas si c'est à cause du lieu, mais, en fait, rien ne s'évacue de mon fondement. D'un instant à l'autre, une ménagère (j'adore ce vocable) va débouler, quêteuse de petits pois-carottes en boîte; elle va surtout me découvrir le cul nu et la quéquette pendante, le falzar mélancoliquement avachi sur mes mocassins. Je n'aurai pas le temps de me refourguer l'attirail, ça va encore être le scandale, mais c'est qui ce type à moitié à poil dans un supermarché, mais quelle honte, appelez les vigiles, les flics, le directeur. En réalité, ça va. Je me renculotte sans problème, m'éloigne, l'air dégagé, de l'insolite chiottard. Je me dirige vers le rayon surgelés, me souvenant que je dois racheter des pizzas.
Le TGV est plein à craquer. Heureusement que ça fonctionne uniquement par réservations. J'ai un peu de mal à progresser dans la travée, ce n'est pas très large, les cahots habituels menacent de me faire perdre l'équilibre et je n'éprouve aucune envie de me vautrer sur un pauvre passager en train de lire son journal ou de travailler sur son ordinateur portable. Ma place ne doit plus être très loin, à présent. Comme d'habitude, je prends côté fenêtre afin de mieux voir le paysage. C'est la meilleure des raisons, n'est-ce pas? Sauf qu'aujourd'hui, j'ai un fauteuil individuel, donc la question ne se pose pas (j'ai réservé suffisamment à l'avance, donc j'ai eu droit à un prix attractif en première). Je suis à une ou deux voitures de ma place quand soudain je réalise que, depuis je ne sais combien de temps, je ne porte ni froc ni slibard. Il faut que je garde mon self-control, que je fasse comme si de rien n'était. Si je me mets à jurer, à m'agiter, ne serait-ce qu'à rougir, les autres s'en apercevront fatalement et pour moi, ce sera foutu. Je les vois tous occupés à lire, dormir, grignoter, gérer les mômes hystériques, la routine quoi. Tant mieux, très bien. Je ne suis plus très loin de mon siège (pas percé, j'espère), franchis calmement les derniers mètres et ça y est: tranquillement, je m'empare de mon sac de voyage et, mi-accroupi mi-assis dans mon recoin, j'en extrais un slip et un jean que j'enfile en me contorsionnant quelque peu. Les chaussettes et les chaussures, c'est ok. Personne ne fait attention à moi. Une fois bien assis, je me détends et me dis que je suis tout de même un type assez fiable, dans les situations désespérées.
Là, cette fois, c'est pour de vrai. Dans des chiottes tout ce qu'il y a de plus académiques, où le caca d'érudits vient rejoindre le caca estudiantin, je me lâche. Je m'accorde vingt minutes pour cette purification. La vidange correctement exécutée malgré l'incandescence de mon trou de balle, je me lève et m'essuie. Non, non, n'allez pas imaginer une quelconque scène d'exhibitionnisme: j'avais pris soin de bien fermer la porte. En outre, à cette heure-ci (07h50), il n'y a pas encore grand monde. Mais de toute façon, quelle que soit l'affluence, je verrouille toujours (sauf chez moi, bien sûr). En fait, il ne se produit rien de spécial, je tire la chasse, ça s'évacue normalement. C'est juste que j'aperçois soudain, à la verticale de la lunette, une annonce, une unique annonce rédigée en français: "Jeune mec actif avec belle bite cherche mec passif." A côté, une adresse mail. Est-ce plus déplacé que mes rêves étranges? Je n'en sais rien et je m'en fous. Je ne répondrai pas à cette annonce. Avant de sortir, bien se laver les mains: pas de caca sur les doigts, ça fait désordre et de plus, j'ai ouï dire qu'il y a de la gastro qui circule, ces jours-ci.








