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samedi 26 novembre 2011

je devrais me faire soigner

Rue de la Justice, à Compiègne, en plein jour. Le ciel est gris mais la température est assez douce. Je regarde la rue en pente depuis une position élevée (sur le trottoir de gauche), pas très loin de l'endroit où, il y a quelques années encore, on voyait les châteaux d'eau. Trente-trois mètres au-dessus du niveau de la mer, le point le plus élevé de la ville. Je ne vois personne dans la rue, ni véhicule, ni piétons. Des pavillons, de petits jardins. Sur le large trottoir, mon chiotte bien fixé au sol, le froc et le slip baissés, j'attends que ça vienne mais non, c'est calme. Zéro goudronneuse. Du coup, je me lève et, juste au moment de remonter mon pantalon, je me dis: "Putain, mais j'ai le cul à l'air en pleine rue, heureusement qu'il n'y a personne." L'air aussi naturel que possible, je rentre ma chemise, ferme la ceinture, remonte la braguette, puis descends à pied, tranquillement, la paisible artère.

Je pense à l'huile Erotissimo, l'huile qu'il vous faut. Mais en fait, je me trouve au rayon conserves métalliques. Un grande surface bien achalandée, je dois dire. Que je regarde à gauche ou à droite, ça ne sent pas la pénurie. On ne croirait pas que c'est la fin de l'Occident, à jeter un coup d'oeil rapide, comme ça. A la limite, ça devrait plutôt sentir le caca, vu que je suis à nouveau assis sur un chiotte au beau milieu de l'allée. Je ne sais pas si c'est à cause du lieu, mais, en fait, rien ne s'évacue de mon fondement. D'un instant à l'autre, une ménagère (j'adore ce vocable) va débouler, quêteuse de petits pois-carottes en boîte; elle va surtout me découvrir le cul nu et la quéquette pendante, le falzar mélancoliquement avachi sur mes mocassins. Je n'aurai pas le temps de me refourguer l'attirail, ça va encore être le scandale, mais c'est qui ce type à moitié à poil dans un supermarché, mais quelle honte, appelez les vigiles, les flics, le directeur. En réalité, ça va. Je me renculotte sans problème, m'éloigne, l'air dégagé, de l'insolite chiottard. Je me dirige vers le rayon surgelés, me souvenant que je dois racheter des pizzas.

Le TGV est plein à craquer. Heureusement que ça fonctionne uniquement par réservations. J'ai un peu de mal à progresser dans la travée, ce n'est pas très large, les cahots habituels menacent de me faire perdre l'équilibre et je n'éprouve aucune envie de me vautrer sur un pauvre passager en train de lire son journal ou de travailler sur son ordinateur portable. Ma place ne doit plus être très loin, à présent. Comme d'habitude, je prends côté fenêtre afin de mieux voir le paysage. C'est la meilleure des raisons, n'est-ce pas? Sauf qu'aujourd'hui, j'ai un fauteuil individuel, donc la question ne se pose pas (j'ai réservé suffisamment à l'avance, donc j'ai eu droit à un prix attractif en première). Je suis à une ou deux voitures de ma place quand soudain je réalise que, depuis je ne sais combien de temps, je ne porte ni froc ni slibard. Il faut que je garde mon self-control, que je fasse comme si de rien n'était. Si je me mets à jurer, à m'agiter, ne serait-ce qu'à rougir, les autres s'en apercevront fatalement et pour moi, ce sera foutu. Je les vois tous occupés à lire, dormir, grignoter, gérer les mômes hystériques, la routine quoi. Tant mieux, très bien. Je ne suis plus très loin de mon siège (pas percé, j'espère), franchis calmement les derniers mètres et ça y est: tranquillement, je m'empare de mon sac de voyage et, mi-accroupi mi-assis dans mon recoin, j'en extrais un slip et un jean que j'enfile en me contorsionnant quelque peu. Les chaussettes et les chaussures, c'est ok. Personne ne fait attention à moi. Une fois bien assis, je me détends et me dis que je suis tout de même un type assez fiable, dans les situations désespérées.

Là, cette fois, c'est pour de vrai. Dans des chiottes tout ce qu'il y a de plus académiques, où le caca d'érudits vient rejoindre le caca estudiantin, je me lâche. Je m'accorde vingt minutes pour cette purification. La vidange correctement exécutée malgré l'incandescence de mon trou de balle, je me lève et m'essuie. Non, non, n'allez pas imaginer une quelconque scène d'exhibitionnisme: j'avais pris soin de bien fermer la porte. En outre, à cette heure-ci (07h50), il n'y a pas encore grand monde. Mais de toute façon, quelle que soit l'affluence, je verrouille toujours (sauf chez moi, bien sûr). En fait, il ne se produit rien de spécial, je tire la chasse, ça s'évacue normalement. C'est juste que j'aperçois soudain, à la verticale de la lunette, une annonce, une unique annonce rédigée en français: "Jeune mec actif avec belle bite cherche mec passif." A côté, une adresse mail. Est-ce plus déplacé que mes rêves étranges? Je n'en sais rien et je m'en fous. Je ne répondrai pas à cette annonce. Avant de sortir, bien se laver les mains: pas de caca sur les doigts, ça fait désordre et de plus, j'ai ouï dire qu'il y a de la gastro qui circule, ces jours-ci.








samedi 19 novembre 2011

un chien de ma chienne

Classe de Seconde générale, dite "de tronc commun". Le prof d'EPS, chien-loup humain à gueule d'ex-militaire engagé, nous fait passer par le cycle "lancer du javelot". C'est mon tour. Je positionne l'engin aussi bien que possible (je me sers du bras droit), prends mon élan et, à la seconde où je lance, je lâche sous la poussée un prout retentissant. Action - réaction. Mon missile va se ramasser comme une merde à peine quelques mètres plus loin. Les copains se marrent, l'écoeurement des filles est à son comble. Le prof ne dit rien, se carre un chewing-gum dans la bouche, l'air complètement désabusé.

Ils sont debout pas loin de moi, dans la rame. Deux filles, un mec. Le genre lycéens ou étudiants de première année. Le mec parle à voix haute de sex toys, de plans cul... Une des deux copines semble gênée, chht, mais chht, le mec répond mais quoi, on s'en fout, pas de tabous, on parle librement. Genre je suis déjà dégrossi. Pauvre petit con. Je regarde par la vitre, machinalement. Au bout de quelques secondes, leur conversation s'impose à nouveau dans l'espace shoegazing du tramway. Il s'agit de l'autre nana, je ne sais pas vraiment laquelle, c'est juste l'autre: ouais c'est un clochard, il se fait sucer par son chien, l'autre jour j'étais avec ma meilleure copine, elle voulait le sucer, elle a pas pu, carrément elle lui sort ta teub elle sent trop l'chien. Je ne prête pas attention à la suite de l'histoire, me dis en revanche que tout le monde a entendu; mais ce genre d'anecdote, ça n'a plus le moindre impact sur la majorité citoyenne de l'après-DSK. Je pense tout de même à ce pauvre animal qu'il faudra probablement abattre, si ce n'est déjà fait.

Je me trouve devant une croûte de Manuel Montero. Ca doit bien vouloir dire quelque chose. Je penche ma tête vers la gauche, puis vers la droite, mais aucun sens ne se dégage dans ma cervelle alcoolisée. Peut-être crois-je discerner un vagin. Soudain, je devine une présence à mes côtés: c'est une belle jeune femme. Je semble l'intéresser; avec un grand sourire, elle me demande ce que je pense de la croûte. Je réponds justement que c'en est une, selon moi. Elle me jette à la gueule son verre de crémant et, sans un mot, s'éloigne. Ca devait être une groupie de l'artiste. Je ne bouge pas mais une turbine à vomi se met lentement en marche dans mes entrailles, je me sens blanchir, m'accroche à la toile, calcule mal ma force, fais tout tomber dans un grand fracas, je suis le mouvement, me retrouve à genoux à la verticale du vagin supposé et là, j'envoie la sauce. Tout le monde autour pousse des cris scandalisés. Seul Montero, dans la fumée d'une peau de banane, crie à l'inspiration géniale. Je remets une couche, EUUAAARGL, me relève péniblement. Les gens me regardent et hésitent: doivent-ils me lyncher ou se conformer à la soudaine oukase artistique de l'ésotérique Espagnol? Finalement, c'est moi qui tranche. Je vais m'asseoir à une table, sors mon calepin, mon stylo, et improvise en quelques minutes une merde en vers libres. Je la lis à voix haute, puis dégueule derechef. Il y en a qui se décident à applaudir. La fille de tout à l'heure revient et me prie de bien vouloir l'excuser pour son geste agressif. Elle m'emmène aux toilettes, soi-disant pour m'aider à évacuer et, en réalité, m'invite à une dégustation de tarte aux poils. Je m'exécute, après m'être rincé la bouche.

Samedi soir. Mike et moi, on descend à pied une petite rue de la vieille ville. Par une fenêtre ouverte, une gonzesse ivre ou camée nous hèle: "Eh les cowboys, vous voulez pas monter lécher ma chienne?" Dans l'embrasure, une autre nana; les deux se marrent. Je réponds désolé chérie, on aime pas l'odeur de chien mouillé. Bien sûr, nous nous faisons tout de suite traiter de sales pédés. Nous passons notre chemin.

Quai aux Putes. Mike et moi, bien entamés à la Kro, roulons à petite vitesse, tout comme les autres automobilistes, devant la marchandise. Il y a de tout. Certaines fourgonnettes gigotent sur leur châssis. Nous nous arrêtons devant une petite jeune. Je baisse la vitre et lui demande c'est combien, la pipe? La fille ne répond pas, tourne la tête. Elle ne fera pas de plans à trois, voire même à quatre, puisque l'autre conne de Biba est assise à l'arrière, j'ai oublié de dire. Je regarde Mike, Mike me regarde, on se dit qu'en définitive on ferait mieux de se trouver un rade encore ouvert et de se finir à la cucaracha. Biba se fait chier. Mais ça, Mike et moi on s'en fout un peu, il faut savoir.








mardi 15 novembre 2011

à la bouffe (et autres commodités)

J'ai le Big Mac entre mes mains immobiles; incliné, il laisse échapper, entre les tranches de pain, une molle coulée de sauce pâle telle une chiasse paresseuse. Je regarde, fasciné, la daube atterrir silencieusement dans la boîte de cellophane. Dans le décor, sur fond de compil Michael Jackson, deux filles assises pas loin de moi me regardent, et regardent mon Big Mac, tour à tour. Je reste concentré sur mon burger mais j'ai l'intime conviction (car j'ai un champ visuel suffisamment large) qu'elles me prennent pour un type pas net. En réalité, c'est que j'hésite: en plus de mon menu Maxi Best Of, je m'aperçois que je viens de me poser à une table où quelqu'un, avant mon arrivée, a laissé, intacts, deux cheeseburgers encore dans leurs emballages. Que vais-je faire? Je décide que je vais tout manger (en plus, les deux cheese ne sont pas encore froids). Je m'y mets donc, imaginant par ailleurs les deux nanas en train de se gouiner, nues, dans de la sauce pour fast food.

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Des chiottards de prédilection, sur le campus, ce n'est pas ce qui me manque, à l'heure actuelle. Je peux m'y rendre sur plein de créneaux horaires mais je me dis qu'un jour je ne posséderai plus de carte d'étudiant et que nous serons obligés, si nous voulons y pisser nos trois gouttes ou démouler notre truffe, de taper devant chaque local toilettes un code fourni uniquement avec le certificat de scolarité. Il s'avère donc impératif, pour me prémunir de cette sombre perspective, que je me trouve d'autres formations diplomantes.

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Une bulle de gaz s'échappe doucement de ma bouche ouverte. Je digère mon McDo, les yeux fixés sur rien. Le mélange barbaque/frites/coca se diffuse dans l'univers. Je me gratte la fesse droite.

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La pensée latérale en 2011, ça consiste à s'émerveiller devant 1) l'équation de Drake, qui tente de déterminer le nombre de planètes possédant une vie intelligente, et 2) l'odeur de mes flatulences et le gémissement mi-scandalisé mi-amusé de ma chère et tendre, après que j'aie bouffé un Big Mac, une grande frite, deux cheeseburgers tiédasses, et bu un grand coca.

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Elle est mignonne, la petite serveuse, là... Je règle l'addition, me harnache avant de repartir et, contre toute attente, la voici qui commence gentiment à me baratiner avec le sourire, alors que je ne lui ai rien demandé et que la winstub n'est pas déserte, loin de là. Comme je suis mildly intoxicated, un peu désinhibé, je manque lui répondre en anglais mais, au dernier moment, je me rattrape. Je sors une ou deux conneries sans conséquences, en français donc. De toute façon j'ai mes habitudes, à cette adresse; je sais que j'y retournerai, et elle le sait aussi.



samedi 12 novembre 2011

Frédéric Chopin dans Babylone

Je marche au petit matin. Je suis seul dans les rues, ou quasiment. Le corps reposé traverse le dédale du quartier puis les expansions concentriques de l'urbs. L'esprit frais, disponible, je compte sur mon chemin les flaques de gerbe plus ou moins sèches. J'ai vaincu la nuit et désormais, que vous l'acceptiez ou non, vos trottoirs m'appartiennent.

Des vieux qui ne dorment plus beaucoup sortent le chien. Des étrons de couleurs diverses balisent l'asphalte et le pavage. Entre la brique rouge et la pierre de taille, le soleil lance des épieux rasants. Je ne suis pas rasé mais qu'importe. Une voiture passe devant moi, en sens inverse de la rotation terrestre. Je me demande à quoi tout cela ressemblait, il y a douze mille ans.

Sur les cinq heures du matin, une douleur au ventre me réveille. Sur mon séant, je m'aperçois que c'est une bonne envie de déféquer. Ca vient de ce que j'ai ingéré hier soir, j'en suis sûr. Ca vient du munster. Et de l'huile d'olive dans ma salade (j'avais gentiment demandé de l'huile d'olive à la place de ces vinaigrettes que je ne tolère pas). Je me pose sur le chiottard, laisse tomber le paquet, sans pousser (c'est cela aussi, le contrôle sphinctérien). En me levant, j'aperçois, émergeant d'une soupe brunâtre, un bout de limace géante et immobile. Bravo Paul, me dis-je, tu peux te rendormir, à présent. Ce que je fais, après m'être lavé les mains (et avoir tiré la chasse). A mon second lever, j'ai très faim.

Je pensais que nous aurions du brouillard, aujourd'hui. Ca ne fait rien, je sais que les beaux jours reviendront malgré tout. Je lui dis ça et elle me regarde d'un air amusé. Mais oui Paul, encore un peu de provoc soft, j'aime bien aussi, répond-t-elle de ses yeux. Alors je reprends: par temps de brouillard, il faut se promener avec des écrivains maudits dans sa sacoche, ou la poche intérieure du manteau. Il faut oublier les conneries promotionnelles de fin d'année pour se concentrer sur les Nocturnes de Chopin, partout où c'est possible. Ce monde, il faut l'enjôler à sec, jusqu'à la garde.




samedi 5 novembre 2011

Gala Strip, de Gala Fur, ou l'éternel chant d'amour sur la trame du monde et des corps




Cette note de lecture est également proposée sur le site des Agents Littéraires.

Le livre : Gala Strip (suivi d'entretiens avec Pierre Bourgeade), de Gala Fur, La Musardine, 206 pages, 16€.

Présentation : Gala, jeune femme cultivée, raconte ses expériences de dominatrice sadomasochiste dans et autour de Paris. L'univers codifié de la soumission et de ses accessoires n'a pas de secrets pour elle ; un nouveau défi se propose cependant à elle en la personne de l'énigmatique Chris, chanteur à succès qu'elle cherche à cerner. Le lecteur suit l'héroïne dans cette nuit des pratiques sexuelles alternatives.

Le texte principal du volume est encadré d'une préface et d'une série d'entretiens entre Gala Fur et Pierre Bourgeade, peut-être comme s'il fallait prendre certaines précautions devant le sujet traité. On a bien entendu envie de dire qu'il s'agit de sexe, et uniquement de sexe, cependant il me semble que ce serait là commettre une grossière erreur. Il faut immédiatement préciser que la préface et les entretiens désignent plus ou moins directement l'intrigue comme une fiction. D'autre part, ces propos d'une grande maturité désamorcent toute confusion malheureuse, ou plus exactement le risque du détournement de sens le plus évident : Gala Strip serait un livre grivois, un bouquin de cul niveau Salut les bidasses. Or, il n'en est rien.

Notre humanité a toujours vécu dans la lecture et l'écriture ; la réception du Logos (ainsi que sa production par analogie) est notre spécificité ontologique. Les cycles historiques nous montrent des civilisations au sein desquelles le façonnement du monde et des corps appartenait à un ordre rituel dont la fixation (à hauteur de vue humaine) garantissait la légitimité et la stabilité des aires culturelles concernées. Tatouages, codes vestimentaires, circoncision, scarifications, chants, danses, autant de textes signifiant que l'Homme ne voulait pas se couper de sa source, malgré sa Chute dans la matière. La situation est évidemment très différente dans notre post-modernité : le chancellement des églises et, d'une manière générale, des corps spirituels constitués, la prolifération d'un Occident désaxé vont de pair avec un individualisme grandissant, c'est-à-dire l'exacte inversion d'un monde traditionnel. L'être humain n'en est pas moins en recherche constante de la Plénitude Perdue (ou temporairement éloignée?), même s'il n'en a pas toujours conscience.

Ces réflexions très sommaires sur un sujet quasi-inépuisable peuvent de prime abord surprendre lorsqu'il s'agit de lire le compte-rendu d'un roman portant sur les pratiques sadomasochistes. Pourtant, le livre de Gala Fur est, selon moi, un exemple remarquable de la situation dans laquelle notre humanité terminale est plongée. S'agit-il là de pessimisme ? Pas nécessairement : ce qui me frappe en premier lieu dans Gala Strip, c'est la récurrence, au milieu de détails d'un érotisme extrêmement élaboré, de références à la religion, la spiritualité et au ritualisme d'une manière générale : « pénétrer cet homme était de l'ordre de la cérémonie », « la tablée de moines telle une réduction de la Cène, six hommes et une intruse, que la figure Chris(t)ique visait à mettre en échec », « ce Chinois frêle maîtrise un art longtemps gardé secret, à l'image du SM », « ses yeux adolescents croyaient encore à l'accessibilité du Graal. Son expression confiante évoquait ces héros grecs de la mythologie, prêts à accomplir un exploit », etc. Il ne s'agit pas de grossièreté, le malaxage de la viande vivante, ses techniques, ne sont pas de mise : la protagoniste éprouve une « aversion pour la pornographie ».

Le monde est soumis à la loi du binaire : mon amour, mon ennemi. Au milieu du déboulonnage général des traditions séculaires (du moins en Occident), l'énergie qui pousse à dépasser cette division (et tous ses avatars) est encore bien présente, bien active. Elle se déploie à présent dans des pratiques qui ne sont pas sans évoquer la chasse, le duel amoureux (« - Qu'est-ce qui t'excite, toi, dans tout ça ? - Sa résistance. »), le jeu de l'oie : tension permanente, avancées, reculs (« La séduction, la magie et le mystère comptent parmi les aspects du SM qui m'enchantent. »). C'est ainsi que j'ai lu Gala Strip, dont le titre même peut évoquer, par déformation, cette idée de quête : Gala Strip est aussi Gala's Trip (« le voyage de Gala »). Réécriture du monde, des corps, sortie des impasses relationnelles surgelées, faisandées. L'héroïne, cependant, ne sait pas qu'elle s'est lancée, avec encore plus d'intensité qu'elle ne le soupçonne, à la recherche du Prince Charmant, du Bel Amour, du moins ne l'exprime-t-elle pas ainsi. Mais tout de même. Chris, le chanteur, est à la fois transparent et mystérieux, soumis et cependant inaccessible (contrairement aux autres hommes), présent de manière invisible y compris dans les moments où elle ne se trouve pas en sa compagnie. Gala elle-même s'offre sans se trahir, comme dans cette remarquable scène lesbienne à l'intérieur d'une voiture entourée de clochards, la nuit sur une aire d'autoroute. Un passage d'une beauté à la limite du fantastique, mais aussi la preuve d'une immense et pure charité (l'héroïne parle ailleurs de ceux qu'elle appelle ses « patients»).

La quête de Gala aboutira à son inéluctable conclusion, que je ne me permettrai pas de vous préciser. Le lecteur est aussi appelé à l'effort, à la reprise de ses vieux réflexes culturels : les contes, les symboles, ne sont pas exclusivement destinés aux enfants. C'est l'étrange paradoxe de ce livre que de vouloir nous faire retrouver une sorte d'intemporelle juvénilité en partant de pratiques BDSM. Nous devons laisser là notre infantilisme (c'est assez différent), passer au feu d'une certaine forme d'initiation, savoir regarder au-delà des seuls horizons de la chair, mais en sillonnant celle-ci. Le rituel, la théâtralité s'intègrent à cette école (« ce genre de fantasme doit être mis en scène »), ils canalisent un feu qui, sinon, se révèlerait par trop stérile et destructeur, ou perdu dans des options culturelles considérées comme un galvaudage bienséant (« Comment aurais-je exprimé ma révolte politique et métaphysique ? Privée des jeux SM, je crains fort que le tai-chi n'aie sur moi l'effet d'un sédatif comparable au bromure »).

Hormis quelques pains (la chanson d'Elvis n'est pas Are You Lonely Tonight ? mais Are You Lonesome Tonight ?, « ère de repos »), l'écriture de Gala Strip ne manque pas d'élégance, loin de là. La fluidité du style, la scansion euphonique des phrases permettent l'approche intéressante d'un univers dont bien des gens ne sont pas familiers (c'est mon cas), en dépit de l'obscénité facile que le BDSM suscite chez le beauf de base (ce n'est pas mon cas). Les éditions de la Musardine sont d'ailleurs connues, à juste titre, pour la grande qualité de leur ligne éditoriale. Je recommande donc la lecture de ce roman.

vendredi 4 novembre 2011

la raie au porc

Bal des pompiers, un quatorze juillet (un treize au soir, en fait). Nous sommes tous entamés. Je me dandine mollement, Kro à la main, sur un Claude François Massacre par sosie interposé. Je regarde dans le vide. Soudain, un pote me crie en rigolant "gaffe, Paulo, gaffe!" Je comprends que quelque chose s'approche par mon arrière, j'ai à peine le temps de me retourner qu'une femme-ventouse d'une quarantaine d'années, pas vilaine, encore plus bourrée que moi, se précipite contre toute ma hauteur et me roule la galoche de la muerte. Je ne sais absolument pas de qui il s'agit. Elle repart aussi sec. Décidément, j'ai beau fournir des efforts, je sens bien que je ne suis pas fait pour ces festivités républicaines.

Je les vois tous défiler, avec leurs tronches de victimes. En fait, ils ne sont pas venus pour entendre parler du gamin ou de la gamine, mais pour être consolés de toute la merde de leur existence. Mais ce n'est pas mon job, au départ. "Oui alors y en a ils disent que les profs ils mettent des sales notes passqu'ils aiment pas les élèves." Et ils attendent que je les console: ah mais non, non non non non, pas du tout, on est pas comme ça... Je leur sors cash: "Ah mais c'est vrai, moi je n'aime pas les élèves." Silence et stupéfaction. Je demeure impassible, les yeux dans les leurs, puis j'enchaîne: "Et je ne les déteste pas non plus. En réalité, je ne suis là ni pour les aimer ni pour les détester, mais pour les faire travailler." Soulagement, au demeurant quelque peu dubitatif, sur les visages. Au final, ma hiérarchie, très à l'écoute de certains parents, et respectueuse des plans de carrière de certains poltrons, me licencie pour "insuffisance professionnelle".

Le petit étron flotte dans la cuvette des gogues. Ca fait trois fois que je tire la chasse mais rien à faire, je suis confronté à un caca insubmersible. Je m'empare de la balayette, maintiens le truc sous l'eau, du mieux que je peux, tandis que je tire une quatrième fois. Ca fait le bouillon habituel, mais il a tout de même fallu que j'attende un peu pour que ce soit de nouveau rempli, et, bien entendu, ce n'est pas moi qui paierai la facture. Néanmoins, la tension grandit car j'entends quelqu'un frapper, de l'autre côté. Une voix niaise: "C'est occupééé?" "Putain mais merde, vous voyez pas que c'est code rouge?!", je réponds à travers la porte. Je retire de l'eau la balayette et constate que le merdaillon est toujours là. Je repose le truc dans son socle de plastique, sors des chiottes, tombe sur une espèce de chouette, la bouche réduite à un mince trait horizontal. "Ben c'est libre, maintenant, chère madame." Ca daube à mort, je n'ai pas ouvert le vasistas, et je pense que la vieille va faire un infarctus en découvrant le petit visiteur.

Le type est un Québecois sympa, la cinquantaine. La mode, visiblement, il s'en tape. Il me propose de parler de Jésus. OK, parle-moi de Jésus si tu veux, et c'est parti, il a une foi contagieuse, j'adore sa façon de s'exprimer, ce n'est pas juste une histoire d'accent (et de toute façon, à ses oreilles, c'est moi qui ai un accent). Il choisit des termes qui me frappent, sans une once de millénarisme. Puis, et je ne me rappelle plus trop pour quelle raison, il me parle d'aéroport. Sauf qu'il ne dit pas "l'aéroport" mais "l'aréoport". Et là, dans ma tête, ça casse tout. J'ai un fou rire qui commence à prendre naissance quelque part dans mes entrailles, je dois absolument me maîtriser, par politesse. Mais tandis qu'il repart sur la Bonne Nouvelle, moi, c'est fini, je fais "oui, oui", comme ça, mais je ne vois plus désormais qu'un porc humain avec sa raie. La raie au porc. Je respire lentement par le nez.




jeudi 3 novembre 2011

abribus

Je dégueule sous l'abribus, prosterné devant les seins géants de Lise Charmel. Il est deux heures du matin et je suis un Occidental amoureux. Derrière moi, un clodo rigole, je n'entrave rien à ce qu'il est en train de me dire. Je suis encore à genoux, plié sur mon ventre lors qu'une nouvelle salve de gerbe finit en étoile, quelques centimètres plus bas. Hollybarf Walk of Fame. Je me méfie tout de même un peu, des fois que l'autre essaierait de m'enculer. Et, de fait, il s'approche beaucoup trop à mon goût. Il pue souverainement. Je me redresse et lui demande gentiment de s'éloigner mais il commence maladroitement à dégrafer son froc. Il se mange ma sacoche lestée de Shakespeare, se met à pisser le sang, part sans demander son reste. Je reprends mon souffle, hésite entre la chiasse, la sueur froide et un énième haut-le-coeur. Mais mon coeur et mon trou de balle à doigter, je ne les offrirai qu'à elle, pas la Charmel, l'autre, la réelle, la femme de ma nuit...

Elle me parle, elle me dit des choses sérieuses et moi, je reste là comme un con devant elle, parce que je ne sais pas me concentrer et la regarder et crever d'amour tout ça en même temps, ces actions-là, je n'en accomplis sur l'instant que deux sur trois. Je l'écouterai plus tard, quand elle sera partie, je me la repasserai en boucle pour tenter de saisir ses propos, rétroactivement, ça ira mieux à comprendre pendant une minute, pas davantage; puis je crèverai derechef. Mais je sais qu'elle se doute.

Elle me demande si j'ai des racines anglaises, je lui réponds qu'effectivement, j'en ai. Entre autres. Mais vous avez un accent américain, ajoute-t-elle malicieusement, parce qu'elle aime me titiller avec la soi-disant supériorité de son putain d'accent oxfordien. Oh, mais, rassurez-vous, dis-je tout aussi chatouilleur, cet accent-là aussi, je sais le faire, seulement il se trouve que j'ai de la famille californienne, alors... Ah bon? Dites-moi tout, Paul! Elle me sort son grand sourire et je crève pour la énième fois. Eh bien, prends-je le risque de compléter, c'est, au départ, une lignée d'Ashkénazes ayant transité par la France. Et là, elle me fait d'accord, puis me roule une pelle.

Je visite un salon de bio, d'éthique, je sais pas quoi. En arrêt devant un stand d'indignés, je ne prononce pas une parole devant la jeune nana qui veut à toute force me faire signer sa pétition de mes burnes. Je lâche une louise. Au bout d'une, deux secondes, je vois sa gueule se tordre en une grimace, à cette espèce de boudin aux cheveux coupés courts et au nez en trompette. Je lui décoche mon plus beau sourire de satyre. Elle est verte de dégoût et de rage; elle laisse loin derrière elle le cap de l'indignation, cette conne, d'ailleurs je le lui fais gentiment remarquer. Je vais même jusqu'à lui dire qu'en définitive, elle pourrait me remercier de l'aider à se dépasser, d'autant plus que j'ai eu recours à une méthode tout ce qu'il y a de plus naturel, au fond (et au fondement).




l'art contemporeux

Je me trouve debout devant une peinture moderne, à l'occasion d'un vernissage. Je ne comprends rien. L'artiste, une belle jeune femme, s'approche de moi et me demande gentiment mes impressions. Sans détourner la tête, j'émets très lentement, accompagné d'une bulle gazeuse, un rot dans lequel sonne une mesure d'incertitude. La fille me jette à la gueule son verre de crémant puis s'éloigne. Je ne réagis pas. Manou, qui est là aussi, est témoin de la scène. Il vient, avec un grand sourire, me féliciter et, sans plus tarder, me propose de fumer une peau de banane, sur le balcon. J'accepte.

Je me trouve debout devant une peinture moderne, à l'occasion d'un vernissage. Je comprends tout. L'artiste, une belle jeune femme, s'approche de moi et me demande gentiment mes impressions. Sans détourner la tête, j'émets très lentement, dans une bulle gazeuse, un rot dans lequel sonne une mesure d'admiration. La fille se jette à ma gueule et me roule une pelle. Je réagis: érection. Avec un grand sourire, elle me propose d'aller sur le balcon pour fumer une peau de banane et me tailler une pipe. J'accepte.

Grâce à la peau de banane, ma queue s'est transformée en banane, j'éjacule du lait de coco sur le visage désormais non-figuratif de ma princesse artiste, tandis qu'en bas dans la rue, les flics sortent à la hâte de leur fourgon à peine garé, sirène hurlante.

Plus tard, bien plus tard, je suis chez nous. Je me couche, m'allonge sur le ventre et lâche une flatulence sous la couette. A mes côtés, ma chérie me marmonne que je suis un dégueulasse mais soudain, elle en fait autant. Au bout de quelques secondes de silence et d'expectative, je me lève et vais ouvrir la fenêtre.




mercredi 2 novembre 2011

Sunderland, prof désagrégé

J'ouvre la bouche et une lourde coulée de vomi jaune s'en échappe, se répand sur le sol. Autour de moi, le monde se fige en une extase d'horreur puis, au bout de quelques secondes, alors que moi-même je contemple silencieusement, pensivement ma flaque, une femme livide, prise d'hystérie, se met à m'insulter. Ses amis se chargent de l'évacuer. Personne ne me demande si je vais bien. Je m'en moque, d'ailleurs.

J'entends les voisins qui baisent. Ils approchent de l'orgasme, la femme en tout cas: celle-ci, en effet, pousse de petits cris ravis qui ne font aucun cas des cloisons; le rythme des grincements s'accélère, la femme monte dans les aigus, si nous étions en été j'ouvrirais la fenêtre et je suis sûr que je parviendrais à capter les claquements de fesses, comme dans tout bon film de cul qui se respecte. Mais le temps d'automne s'installe et de toute façon, de mon côté, j'en suis encore à me branler sur internet. Cela dit, tant que mes voisins sont heureux, ce n'est pas grave.

J'ouvre l'anus et une pâte brune surgie de mes entrailles se déverse lentement, maladivement. Autour de moi, des indignés s'indignent, des cris de dégoût traversent l'air désormais empuanti. Je leur dis: "Vous vouliez mon avis sur la situation de l'euro, la charia en Lybie, la grossesse de Carla Bruni-Sarkozy et l'internationale altermondialiste? Eh bien, à présent vous avez ma réponse sous le nez." J'entends une sirène. Quelqu'un a appelé le samu, ou les flics. Je vais bientôt savoir.

Je me branle sur une vidéo de lesbian trib, les deux salopes vont me faire jouir dans quelques secondes, ça y est, ça part, je fais attention à ne pas gicler sur l'ordi mais c'est difficile car je lâche très violemment la purée, c'est comme un gouffre qui bée soudain en moi, une électricité démente qui m'arrache à moi-même. Juste à cet instant, je me dis tout de même que je suis un sacré connard, que je ferais mieux de me trouver une copine bisexuelle.