(texte original)
Hearts with one purpose alone
Through summer and winter seem
Enchanted to a stone
To trouble the living stream.
The horse that comes from the road,
The rider, the birds that range
From cloud to tumbling cloud,
Minute by minute they change;
A shadow of cloud on the stream
Changes minute by minute;
A horse-hoof slides on the brim
And a horse splashes within it;
The long-legged moor-hens dive,
And hens to moor-cocks call.
Minute by minute they live:
The stone’s in the midst of all.
(traduction de Louis Cazamian, 1954)
Les
cœurs qui ne connaissent qu’un but
Pendant
l’été et l’hiver semblent
Changés
en pierre par quelque enchantement
Pour
faire obstacle au courant de la vie.
Le
cheval qui vient de la route,
Le
cavalier, les oiseaux qui parcourent les cieux
D’un
nuage qui s’écroule à un autre,
Minute
par minute, eux, ils changent ;
Une
ombre de nuage sur la rivière
Change,
minute par minute ;
Un
sabot de cheval glisse sur le bord
Et
un cheval tombe en faisant jaillir l’eau.
L’oiseau
des marais aux longues pattes plonge
Et
la femelle appelle le mâle.
Minute
par minute, ils vivent ;
La
pierre demeure au milieu d’eux tous.
(traduction de René Fréchet, 1975)
Les
cœurs qui n’ont qu’un but
Saison
après saison paraissent
Pétrifiés
par un sort
Pour
troubler le fleuve vivant.
Le
cheval qui vient de la route,
Le
cavalier, l’oiseau qui passe
D’un
nuage dansant à l’autre
Changent
de minute en minute ;
Sur
le courant les ombres
De
minute en minute changent ;
Le
sabot du cheval vient glisser sur la rive
Et
le cheval patauge ;
De
leur haut les poules d’eau plongent,
Et
les tétras s’appellent,
De
minute en minute ils vivent :
La
pierre reste là.
(traduction de Jean Briat, 1989)
Les
cœurs qui gardent à travers les saisons
Le
même unique amour
Semblent
mués en pierre
Au
milieu du courant de la vie.
Le
cheval qui là-bas s’avance sur la route,
Le
cavalier, les oiseaux qui traversent
Le
déferlement des nuages,
Tous
changent de minute en minute ;
L’ombre
d’un nuage sur le courant
De
minute en minute change ;
Le
sabot d’un cheval a glissé sur la rive,
Le
cheval éclabousse l’eau ;
Les
poules d’eau aux longues pattes plongent,
Les
poules d’eau appellent leurs mâles ;
De
minute en minute ils sont en vie :
La
pierre demeure en leur milieu.
Le texte de Yeats que
nous avons sous les yeux est extrait du poème Easter, 1916,
référence à l'insurrection de Pâques 1916 en Irlande. Celle-ci
oppose les républicains irlandais au pouvoir britannique. Le but des
insurgés est de constituer une république autonome. Ponctuellement,
ce soulèvement est un échec : les meneurs, après plusieurs
jours de combats, sont traduits devant une cour martiale et exécutés.
Dans ce contexte, William Butler Yeats est un nationaliste engagé
qui, cependant, n'approuve guère la violence et, de ce fait,
entretient des relations tendues avec certains indépendantistes. Il
n'en est pas moins choqué par la mort des révolutionnaires, qui
sont des gens du peuple.
Le
poème Easter, 1916 se
compose de quatre strophes. La première évoque la distance
idéologique qui sépare Yeats de certains insurgés. La deuxième
est le portrait détaillé des personnalités saillantes de
l'insurrection. La troisième, celle qui nous occupe, diffère des
strophes précédentes : en effet, elle délaisse la narration à
la première personne du singulier et déplace le regard du lecteur
vers le monde de la nature : cours d'eau, nuages, oiseaux... Le
narrateur développe ici la thématique du changement et de la
stabilité : les nuages traversent le ciel, les saisons passent,
le cheval glisse. La pierre demeure. La fixité de celle-ci est
d'ailleurs comparée à la détermination des révolutionnaires.
La
quatrième et dernière strophe reprend la narration à la première
personne du singulier. On y lit un questionnement sur les décrets du
Ciel concernant le destin de l'Irlande, le prix à payer en vies
humaines afin d'obtenir l'indépendance.
La
traduction de Louis Cazamian (publiée en 1954) se veut claire, voire
explicative. Hearts with one purpose (trochée : une longue, une
brève) est un concentré de sens que le français, plus analytique,
doit déplier au détriment du rythme spécifique de l'original :
« qui ne connaissent qu'un but ». La même quantité de
sens se retrouve dans le second vers, bien que celui-ci soit
légèrement plus long que l'original (mais l'écart, à ce niveau,
est moins grand que précédemment). On peut toutefois s'interroger
sur le choix du lexique utilisé au troisième vers :
« enchantement » se veut-il un écho de « changés »,
qui attaque le vers ? Les deux termes, en tout cas, sont une
nouvelle explicitation : en effet, l'original « enchanted
to a stone » ramasse le sens. L'adjectif indéfini « quelque »
confère une mesure d'incertitude qui ne semble pas évidente dans
l'original. Si l'on se souvient des événements qui ont présidé à
l'écriture de ce poème, on peut même affirmer le contraire.
La
version de Fréchet (1975) propose un premier vers au rythme plus
proche de l'original, par l'économie de deux syllabes (ou trois, si,
dans la version Cazamian, on lit « connai/ssent »).
« Saison après saison » est également plus proche de
Yeats en termes de scansion mais on pourrait reprocher une
déperdition de sens : les saisons, en effet, ne sont pas
nommées. À quoi l'on pourrait répondre qu'initialement, Yeats ne
mentionne l'été et l'hiver, c'est-à-dire les périodes de l'année
qui offrent le plus de contraste. Cette notion de contraste semble
plus importante que l'exhaustivité ; Yeats n'aurait donc pas
estimé indispensable de nommer les saisons intermédiaires (que nous
connaissons déjà) dès l'instant que la mention de l'été et de
l'hiver s'entendent comme un paradigme : quelles que soient les
circonstances, come rain or shine,
la détermination des révolutionnaires ne fléchit pas. Par
conséquent, sur ce point la traduction proposée par Fréchet n'est
peut-être pas aussi appauvrissante qu'on pourrait le croire a
priori. Par ailleurs, la « pétrification par un sort »
fait penser à un agent extérieur maléfique (nous avons vu que chez
Cazabian, « quelque » est plus vague), ce qui semble
contraster avec ce que cette immutabilité de la pierre apporte de
positif dans une période de violences.
Le
texte proposé par Briat (1989) diffère sensiblement. La
temporalité, placée sur le deuxième vers dans l'original, est
rétrogradée au premier, ce qui confère une longueur certaine à ce
passage (décasyllabe), mais qui permet aussi une promotion de
l'affectivité sur le deuxième vers (« le même unique
amour », six pieds). La constance de l'amour est exprimée
formellement tout au long de l'axe partant des « coeurs »
et se terminant par le mot « amour ». Vient ensuite une
sorte de prédication : les cœurs « semblent mués en
pierre ». Le lecteur opère donc une sorte de retour en
arrière, en direction du vers d'attaque. Le quatrième vers (« Au
milieu du courant de la vie ») termine la phrase mais semble
occuper une position notionnelle médiane entre le spectre des
saisons, bien qu'il en soit fait état en fin de phrase : c'est
effectivement la stabilité, l'immutabilité autour de laquelle toute
l'Histoire, collective et individuelle, est en rotation. On peut se
demander si, à la très sensible question de l'indépendance
politique, on ne superposerait pas une lecture de poète-chamane (si
l'on ose dire), fin connaisseur du langage symbolique. Qui est cet
« on » ? Briat ou Yeats ? Les deux ? Dans
l'original, la position médiane est moins affirmée puisque Yeats
insiste davantage sur le retentissement que peut avoir cette
permanence (« to trouble the living stream »). La chose
peut sembler paradoxale mais elle n'est pas sans évoquer le « moteur
immobile » aristotélicien. Comme Yeats, Briat parvient à
jouer sur la polysémie de « living stream » qui peut se
comprendre comme cours d'eau mais également comme défilement de
l'Histoire, courant incessant des formes mutables, des accidents au
sens philosophique du terme. Cazamian traduit de la même manière
« living stream » ; seul Fréchet opte pour une
image plus liquide (« fleuve vivant », vers quatre).
Alors
que Briat exprime par une spatialisation, un certain retrait, une
certaine staticité (ici, ce n'est pas la ressemblance à la pierre
que je note d'abord, mais leur position « au milieu du courant
de la vie »), Fréchet parle de trouble et Cazamian, plus
radical, d'obstacle. « Faire obstacle » évoque peut-être
davantage la mort que la vie, en définitive. Cela n'apparaît pas
dans l'original : « To trouble the living stream ».
La
deuxième phrase du poème de Yeats est assez longue (de « The
horse », vers cinq à « moor-cocks call », vers
quatorze), scindée en quatre mouvements délimités par des
points-virgules. Aucun des trois traducteurs ne respecte absolument
la ponctuation. Cazamian pose un point-virgule après « ils
changent » (vers huit), tout comme Yeats au vers équivalent
(« they change »). Sa traduction du vers cinq (« le
cheval qui vient de la route ») colle de près à l'original
(« the horse that comes from the road »). Le sixième
vers est marqué par une explicitation du verbe anglais « range »
(« parcourent les cieux »), explicitation qui lui permet
un raccord avec le vers suivant (« D'un nuage qui s'écroule à
un autre »). Le lecteur francophone visualise-t-il bien
cependant ce qu'est un écroulement de nuages ? Le verbe
« écrouler » contient une certaine violence qu'on peut
mettre en parallèle avec l'écroulement de l'insurrection
indépendantiste, mais si l'on s'en tient strictement à l'aspect
météorologique, le phénomène semble quelque peu incompréhensible,
en tout cas il semble chargé de menace, à la limite de
l'apocalyptique. L'emphase du vers huit (« eux ») porte
sur le cheval, le cavalier et les oiseaux, sujets au changement,
contrairement à la pierre, mais le contraste semble affaibli par la
présence de ces nuages dont on ne sait si l'emphase les concerne
aussi. L'écroulement est aussi un mouvement, à ceci près que les
nuages sont linguistiquement des non-animés. Si on les englobe dans
l'énumération, autrement dit si on considère qu'eux aussi font
partie du « courant de la vie », on se livre à la limite
à une lecture de Yeats orientée vers le panthéisme. N'oublions pas
que cet auteur était très intéressé (entre autres) par
l'hindouisme, la théosophie, l'occultisme et l'ésotérisme.
Selon
le Merriam-Webster, « tumble » peut s'entendre des
manières suivantes : « to fall suddenly and helplessly »,
« to suffer a sudden downfall, overthrow, or defeat »,
« to decline suddenly and sharply (as in price), « to
fall into ruin » ( = collapse), « to turn end over end in
falling or flight », « to roll over and over, to and fro,
or end over end » ( = toss). Seule la définition synonyme de
« collapse » correspond à l'écroulement des nuages
envisagé par Cazabian, mais l'idée de ruine, contenue par ailleurs
dans « tumble », peut s'appliquer à des considérations
historiques. Les nuages sont-ils une métaphore parmi d'autres ?
Fréchet,
pour sa part, ne touche pas non plus au cheval en approche (même
traduction que Yeats, et Cazabian) ; il pose lui aussi un
point-virgule au huitième vers. En revanche, les oiseaux (au pluriel
chez Yeats) sont ramenés à un singulier générique, ce qui semble
favoriser la création d'un nouveau paradigme des formes du vivant
sujettes au changement, une liste presque taxinomique (bien qu'il n'y
ait pas de gradation hiérarchique chez Yeats, ni chez aucun des
traducteurs, entre oiseau, cheval et humain). Nous remarquons qu'ici,
chez Fréchet, les nuages sont un simple élément du décor bien
qu'il leur soit appliqué le verbe « danser »,
caractéristique de l'activité humaine (alors que l'écroulement,
pris au sens littéral, fait davantage songer à un phénomène
physique). Alors que l'écroulement véhicule une connotation
sinistre, la danse, à l'inverse, exprime la joie. Est-ce pour
accentuer le contraste avec les ombres du vers neuf ?
Chez
Briat, structure identique aux deux traductions précédentes :
point-virgule à la fin du vers huit. L'anglais « range »
est restitué par « traverser », mais l'adjectif
« tumbling » est rendu par le nom « déferlement »,
qui donne l'impression que les oiseaux se déplacent dans des
volumes. « Range » fait également penser à « mountain
range » ; conjoint au vol, il tendrait plutôt à évoquer
à une trajectoire en surplomb d'un point à l'autre d'une étendue
(la limite supérieure des nuages), ce qui n'est pas la même chose.
Le « déferlement », dans sa connotation, est assez
proche de « l'écroulement », comme on parle d'un
déferlement de violence. L'arrière-plan conjoncturel du poème
serait donc respecté. Comme chez Cazabian, on trouve une emphase,
bien que différente (« eux » pour Cazabian, « tous »
dans la traduction de Briat). Par ailleurs, Briat inverse l'ordre du
vers huit : Yeats insiste sur le caractère ininterrompu du
changement (« minute by minute »). On a presque envie de
parler d'une mise en abyme révélatrice d'une temporalité
microcosmique (les secondes, les minutes) insérée dans une
temporalité macrocosmique (les saisons mentionnées au début de la
strophe) ; il existe des ordres de grandeur mais la même loi
s'applique à tous, ce qui n'est pas sans faire songer à
l'enseignement d'Hermès Trismégiste, « ce qui est en haut est
comme ce qui est en bas ». Briat, de par l'inversion qu'il
pratique (« Tous changent de minute en minute »), se
focalise davantage sur cela qui subit (ou ceux qui subissent) le
changement. Cazabian calque davantage Yeats mais nous avons vu que
l'emphase (« eux ») colore différemment son vers.
Chez
Cazabian, le vers neuf est un calque de l'original ; on notera
cependant qu'en français, « rivière » est une
spécialisation de « stream ». Au vers dix, Cazabian
introduit une légère pause après le verbe (par l'ajout d'une
virgule), ce que ne fait pas Yeats. Fréchet inverse son neuvième
vers mais conserve le caractère hyperonyme de « stream »,
qu'il traduit par « courant ». L'ombre prise comme unité
devient pluriel (« les ombres »). Comme la référence
aux nuages est moins explicite (puisque le mot disparaît de sa
traduction, à cet endroit), on peut se demander si, à encore, tout
comme avec « courant », Fréchet ne fait pas jouer une
ambiguité polysémique sur « ombres » : la scène
peut évoquer quelque chose de mortuaire, une espèce de défilé
spectral. Est-ce un écho des violences subies par la population
irlandaise ? Comme un peu plus haut à propos d'une
pétrification par un sort, le ton donné est plus tragique. Briat,
pour sa part, pratique également l'inversion (« De minute en
minute change ») mais chez lui, l'ombre redevient singulière,
et explicite (« d'un nuage ») ; il calque « stream »
(« courant »).
On
constate également, dans l'original, le recours à une structure en
chiasme : « Minute by minute they change ; / A shadow
of cloud on the stream / Changes minute by minute ; ».
Nous retrouverons une structure similaire un peu plus bas, lorsqu'il
sera question des « moor-hens » et des « moor-cocks ».
Les trois traducteurs reproduisent le chiasme, même lorsque certains
(Fréchet, Briat) inversent les termes par rapport à l'original
(dans ces deux cas précis, on a l'impression d'un chassé-croisé).
Par conséquent, qu'est-ce qui a pu motiver, dans les cas de Fréchet
et Briat, l'inversion ? Sont-ce des considérations d'euphonie,
de rythmique ? S'agissait-il d'octroyer au texte français un
surcroît de dramatisation ?
Dans
l'original, les vers onze et douze font toujours partie de la
deuxième phrase de la strophe ; il s'agit de son troisième
mouvement. Yeats marque la causalité par la dissociation d'éléments
(de taille contrastée) qui appartiennent à un même ensemble :
« a horse-hoof », « a horse ». Ce n'est pas
le cheval qui glisse, du moins ce n'est pas ce qui nous est montré,
comme s'il on avait ici l'illustration du proverbe « les petits
ruisseaux font les grandes rivières » (« little brooks
make great rivers »). À nouveau ce jeu entre le micro et le
macro (nous l'avons plus haut avec les saisons et les minutes). La
conséquence de cette glissade est d'autant plus retentissante que le
cheval tombe à l'eau avec grand bruit (« splashes »).
L'eau, ici, est peut-être à comprendre comme un symbole
(ambivalent, mais les symboles le sont très souvent) de passage dans
la mort : mort des Egyptiens (à cheval) dans les eaux
refluantes de la Mer Rouge (livre de l'Exode), mort (et renaissance)
dans le Christ à l'occasion du baptême, eaux du danger dans les
traversées célèbres (l'Odyssée, Jason et les Argonautes), le
folklore celte (la Jument de Nuit, littéralement « night
mare », qui enlève des
gens sur son dos et les tue en les précipitant dans les eaux des
rivières, des étangs)... On peut également voir le cheval et son
cavalier comme une utilisation du symbole du centaure, ou du
Sagittaire. Symboliquement, ces créatures représentent la synthèse
souhaitable, dans l'être humain, de ses pulsions animales (la partie
chevaline) et de la raison (la partie humaine), synthèse qui,
évidemment, fait que la partie humaine est en position dominante.
Cela explique au passage la flèche de l'archer pointée vers le
haut, c'est-à-dire vers les hautes conceptions de la philosophie, de
la religion lorsque, précisément, cette synthèse est réalisée de
façon définitive. Ce symbolisme du cavalier et de sa monture est-il
transposable dans le contexte politique irlandais de 1916 ?
Voit-on ici une métaphore du pouvoir britannique incapable d'exercer
une gouvernance juste, incapable, tout simplement, de conférer
l'autonomie demandée par le peuple irlandais ? La glissade sur
le bord du courant représente-t-elle l'insurrection (l'élément
dissocié, en rupture) qui, même vouée à l'échec, met la Couronne
dans une situation difficile ?
Chez
Cazamian, ce troisième mouvement se termine par un point,
contrairement au choix de Yeats. La dissociation est respectée (« Un
sabot de cheval », « un cheval »), la traduction
suit d'assez près près l'original. En ce qui concerne Fréchet, le
mouvement se termine par un point-virgule. On constate en outre une
reprise du verbe venir (« Le sabot du cheval vient glisser sur
le rive », écho du « vient » au vers cinq).
Fréchet semble vouloir insister sur la continuité narrative,
peut-être aussi sur l'inéluctabilité du destin. La résultante de
cet accident (au sens d'événement) est moins bruyante
(« patauge »), si l'on peut dire, que dans la version de
Cazabian, mais la pénibilité est bien là. Ce choix est-il motivé
par le souhait de coller d'aussi près que possible à la rythmique
de l'original ? Moins d'explicitations, emploi de termes
limités, la plupart du temps, à deux syllabes. La lecture se fait
ainsi plus sèche, plus scandée. Briat, de même, dissocie, et
termine le mouvement par un point-virgule. Par contre, il modifie le
temps : le passage au passé composé fait songer à l'emploi du
Present Perfect ; on annonce clairement le résultat au niveau
du cheval dans son entier et aussi, bien sûr, du cavalier. Cela dit,
peut-on « éclabousser de l'eau » ? N'est-ce pas
plutôt cette dernière qui est susceptible d'éclabousser ?
A-t-on affaire ici à une maladresse ou à un autre exemple de la
licence poétique qui caractérise la traduction de Briat ?
Les
vers treize et quatorze de l'original apportent la conclusion de
cette deuxième phrase. Deux temps dans ce quatrième mouvement avec,
derechef, un chiasme dont le pivot est « hens ». Nous
poursuivons notre exploration du monde naturel soumis au changement,
au « courant des formes » (un hindouiste ou un bouddhiste
parleraient du samsara) ;
il est de nouveau question d'oiseaux, mais de la variante aquatique.
Après les oiseaux du ciel, les nuages, le cavalier sur sa monture,
la monture elle-même, nous nous abaissons jusqu'à l'eau elle-même
(cela est d'ailleurs souligné par le verbe « dive »).
Pour la première fois dans la strophe, nous remarquons que ces
formes sont vivantes et interagissent : les femelles appellent
les mâles. Les espèces en question sont des poules d'eau
(gallinules, Gallina chloropus)
et des coqs de bruyère (Grand Tétras, Tetrao urogallus)
mais le qualificatif composé « long-legged » leur
confère une connotation humaine. Si cette interprétation s'avère
exacte, nous aurions sous les yeux une sorte d'expansion du thème
initié par Yeats : l'Histoire est sans cesse en mouvement, dans
les moments de péril collectif (la question de l'indépendance)
comme dans la vie intime (on a presque envie de dire through
thick and thin). Le chiasme crée
un raccord qui vient renforcer cette attraction des êtres les uns
pour les autres. Oiseaux ou humains, l'ambiguité est de toute façon
intéressante dans la mesure où c'est par son biais que s'exprime la
vision universelle, cosmique de Yeats.
Cazamian
ne spécifie pas de façon précise l'espèce à laquelle ces oiseaux
appartiennent (« oiseau des marais, « femelle »,
« mâle »). Fréchet se montre plus exact (« poules
d'eau », « tétras »). Ici, la question est de
savoir si « tétras » est immédiatement compréhensible.
Derrière ce point de vocabulaire, anodin en apparence, se trouve
peut-être un autre enjeu : Yeats écrit cette strophe de façon
très visuelle, il propose des éléments qui se veulent
immédiatement compréhensibles à un premier niveau de lecture. Pour
dire cela autrement, toute la strophe fonctionne comme une carte du
tarot de Marseille (condensé visuel de l'Univers, enseignement
ésotérique dans et par le jeu) : grâce à ses éléments
symboliques non discursifs, c'est d'abord l'hémisphère droit du
cerveau qui l'assimile. « Tétras », cependant, est plus
élaboré que « coq de bruyère » ou « poule
d'eau », aux yeux du lecteur non averti (c'est mon cas). La
recherche lexicale susceptible d'en découler oblige davantage à
procéder à une lecture par le seul hémisphère gauche, plus
rationnel. C'est bien l'enjeu du texte : Yeats ne peut pas ne
pas considérer tous les niveaux d'interprétation du monde
phénoménologique, événements de l'histoire humaine collective,
forces universelles qui meuvent la Création, et la chaîne qui les
unit. Cette concaténation se retrouve d'ailleurs dans le chiasme :
« The long-legged moor-hens dive, / And hens to moor-cocks
call ». Cependant, aucun des traducteurs ne reproduit ici cette
figure : Cazamian aplatit linéairement ce passage (« L'oiseau
des marais aux longues pattes plonge / Et la femelle appelle le
mâle. ») ; « mâle » reprend « oiseau
des marais », grammaticalement masculin (mais sémantiquement,
ce terme générique comprend la contrepartie féminine). Fréchet
évoque l'unification des contraires (coincidentia
oppositorum) par la réciprocité
de « s'appellent », mais « poules d'eau » et
« tétras » peuvent être compris (si on n'est pas averti
de ces questions ornithologiques) comme des espèces différentes,
qui ne se cherchent pas, ce qui pourrait affaiblir la conjonction
mise en avant dans l'original. Briat, procède d'une autre manière
encore : une seule espèce est mentionnée. Sa dénomination
(« poule d'eau ») ne pose en principe aucun problème de
compréhension, à l'inverse de « tétras ». S'il ne
reproduit pas le chiasme présent chez Yeats, il opte pour une
répétition qui renforce la cohésion de l'espèce dans son
affectivité (« Les poules d'eau aux longues pattes plongent, /
Les poules d'eau appellent leurs mâles ; »). On note
également que dans la traduction de Fréchet, la longueur des pattes
n'est pas mentionnée.
Vient
ensuite la dernière phrase de la strophe (les deux derniers vers).
On constate immédiatement que l'usage anglais des deux points, à
l'avant-dernier vers, diffère de l'usage français. Le français
mettrait plutôt un point-virgule. « Minute by minute »
est répété de façon à former un leitmotiv (vers huit, dix,
quinze). Si on ne considère que les occurrences des vers dix et
quinze, on peut y voir un autre chiasme dont l'étirement est
suffisant pour inclure le chiasme plus resserré dont le pivot est
« hens » (vers treize et quatorze). Concaténation,
imbrication : tout se tient, tous les éléments de la Création
sont solidaires, qu'ils en aient conscience ou non. Le vers final
reprend l'image de la pierre, de la stabilité évoquée au début de
la strophe. Cazamian modifie la ponctuation par la substitution d'un
point-virgule aux deux points du quinzième vers. Son dernier vers
est un calque. Fréchet, en revanche, conserve les deux points, ce
qui, en français, semble a priori étrange : le vers quinze
semble annoncer le vers seize, comme si la présence de la pierre
était une explicitation de ce qui précède immédiatement, alors
qu'elle marque un contraste, celui de la fixité qui, précisément,
tente de se soustraire au courant des formes. Par ailleurs, le
dernier vers (« La pierre reste là ») est formulé de
façon à suggérer une espèce d'impuissance dudit minéral
(vis-à-vis des formes mouvantes de la vie). Après cette phrase, on
a presque envie de compléter, sur un registre plus familier :
« en rade ». La stabilité semble ne pas être conçue
comme une chance (que tous peuvent saisir puisque, dans l'original,
elle se trouve « in the midst of all »), mais comme
quelque chose d'inamovible. Fréchet a-t-il bien compris l'enjeu du
texte, sa cohérence symbolique ? La tonalité est différente
dans la traduction de Briat : s'il conserve les deux points, son
dernier vers (« La pierre demeure en leur milieu ») est
plus cohérent par rapport à ce qui précède. Même si l'expression
« De minute en minute » paraît curieuse, elle offre le
contraste sémantiquement fertile du mouvement périphérique et du
point central stable. Visuellement, cela donne le cercle et le point
en son centre. La périphérie est en rotation autour du cercle qui
demeure invariable, non soumis aux conditions de temps et de lieu.
C'est, toujours symboliquement, une projection plane de l'axis
mundi. Si nous imaginons une
indéfinité de rayons partant tous du centre et touchant chacun un
point du diamètre (chaque point pouvant être assimilé à un
individu, ou à un élément constitutif du monde), nous comprenons
mieux la rotation autour du centre immuable, c'est-à-dire l'image de
la vie. La pierre du dernier vers assure donc le bouclage d'une
strophe qui peut se lire comme un ouroboros, ou, mieux encore, un
triskell (Irlande oblige). Si la comparaison avec le tarot de
Marseille a été faite, c'est parce que le texte, malgré sa
simplicité apparente, est une invitation à la méditation du
langage symbolique, des archétypes (pour s'exprimer de façon
jungienne). Une autre comparaison est peut-être possible avec le jeu
« ordinaire » de trente-deux cartes (lui-même dérivé
du tarot de Marseille) : les chiasmes de la strophe, leur
symétrie inversée évoque les figures nobles du jeu (roi, reine,
valet) et leurs « mariages ».
Nous
avons évoqué les difficultés relationnelles que Yeats a
rencontrées avec certains insurgés. C'est peut-être que le poète,
qui était aussi chamane à sa façon, a envisagé les événements
douloureux de Pâques 1916 autrement qu'à ras d'histoire, si l'on
ose dire. Il y a peut-être vu autre chose que de l'événement
« simple », même s'il en a ressenti beaucoup de douleur.
Sa hauteur de vue l'a-t-elle quelque peu mis à l'écart (estranged)
de certains de ses concitoyens ? Nul n'est prophète en son
pays. S'est-il mieux fait comprendre par ses traducteurs français ?
La traduction de Cazamian, la plus ancienne (1954), semble avoir été
effectuée avant tout pour parer au plus pressé : il s'agissait
de faire connaître le texte et de ne pas s'embarrasser de licence
poétique. Largement fondée sur le calque (mais au dépens du rythme
de l'original), elle a été soit réalisée pour le grand public,
soit pour un public plus averti qui ne cherchait pas une recréation
littéraire (on imagine ici une édition bilingue du type
Aubier-Montaigne). Louis Cazamian (1877-1965) était critique
littéraire. La seconde version, celle de René Fréchet (1975),
tente globalement de conserver le rythme de l'original, mais elle
effectue des choix qui tendent à dramatiser, ou à ne pas toujours
tenir compte des richesses et contraintes du langage symbolique
utilisé par Yeats. Le texte proposé par Jean Briat, plus récente
(1989), est, pourrait-on dire, diamétralement opposée à celle de
Cazamian. Elle fait preuve d'audace, d'inventivité. Sa date de
parution reflète l'état des translation studies
(traductologie) : depuis la
fin des années soixante, le début des années soixante-dix, Henri
Meschonnic réfléchit à la traduction comme réécriture littéraire
opérée par un sujet bien précis, irremplaçable : le
traducteur. Celui-ci, dans l'optique meschonicienne, ne s'efface pas,
n'a pas à le faire, ne doit pas tenter de le faire.
Tout
comme dans le tarot de Marseille, nous y lisons ce que nous mettons
de nous-mêmes, ce qui d'ailleurs ne contredit qu'en apparence le
langage universel du symbole (ce qui est universel, intemporel, ne
peut en rien être modifié de par sa position médiane, centrale).
Yeats, cependant, désirait peut-être voir dans cette pierre
immuable comme la marque d'une action de présence initiatrice de
changements. Il souhaitait une prise de hauteur, un élargissement de
la perspective afin de mieux percevoir les enjeux, les tenants et les
aboutissants de cette insurrection. Les événements d'ici-bas
trouvent leur origine dans des sphères plus subtiles, plus
discrètes. Il se peut que les meneurs du mouvement ne l'aient pas
tous compris, et que Yeats en ait souffert. En effet, ce n'était pas
un poète éthéré mais un homme très sensible à la souffrance du
peuple irlandais, et, d'une manière générale, aux avatars de la
condition humaine. C'est en cela aussi qu'il est à juste titre une
des gloires de la Verte Erin.
