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vendredi 28 mars 2014

c'est dommage que tu ne m'aies pas eu comme prof


Quand je suis descendu du train, j'étais déjà entamé. J'avais descendu du whisky en flask pendant le trajet, pas très long, mais assez long quand même. C'était une des premières belles journées de printemps, une entreprise m'avait demandé de faire deux interventions auprès des salariés. Je ne sais plus comment ils ont fini par arriver jusqu'à moi. Je suis arrivé jusqu'à eux, dans ce patelin paumé, charmant, avec une belle petite friche industrielle. Une fois le train reparti, j'ai un peu gerbé sur les rails, juste pour dire. Je n'avais pas peur, il ne passe que deux trains par jour, dans ce canton.
Je me suis présenté à l'entrée, ils m'ont offert une bière. Ils buvaient aussi, le directeur, la DRH, le délégué syndical, les manars, tous, quoi. Ils étaient même bien chauds, en fait. Je devais leur faire un petit semblant d'initiation de remise à niveau en anglais, suite à des modes d'emploi chiants, sur certaines machines, certaines pièces, rédigés en anglais par des Chinois qui ne parlent que chinois.
J'avais dégobillé juste avant, ça tombait bien; ça m'a fait de la place pour descendre des bières. Ils étaient super contents de me voir. À un moment, je ne sais plus pourquoi, je leur ai parlé en français d'ésotérisme, de la différence entre occultisme et ésotérisme. Ils étaient super intéressés, vraiment. Et puis à treize heures, on a arrêté, ils sont tous venus me serrer la main pour me remercier. "Grâce à vous, on a appris quelque chose."
Ils m'ont invité à la cantine, du coup. Je m'étais prévu une pizzeria ou un kebab en bout de commune, entre, je ne sais pas, du colza bien jaune et des transformateurs électriques bien rouillés mais, par politesse, je n'ai pas refusé leur offre. Ça n'était pas trop mauvais, d'ailleurs (des lasagnes).
L'après-midi, sur les quatorze heures, j'ai pris l'autre groupe, après être allé pisser mes bières. Eux aussi m'ont proposé à boire. Quelques kilomètres plus loin, de toute façon, il y avait une des plus grandes brasseries d'Europe, alors on allait rester dans le contexte, quand même...
J'ai commencé à les remettre à niveau et puis, je ne sais pas pourquoi, je leur ai parlé en français des super-héros diurnes et des super-héros nocturnes. Je leur ai expliqué en quoi Doctor Strange différait d'Iron Man. Ils étaient super contents. On a redescendu des bières. À dix-sept heures, même topo: ils sont tous venus me serrer la louche avec une gratitude que, par modestie, je ne réclamais pas. (C'est vrai, je ne la réclamais pas. Je vous assure.) Le directeur et la DRH avaient même voulu assister à la session de l'après-midi car ceux du matin leur avaient communiqué leur enthousiasme. Eux aussi, raides défoncés, ont été chaleureux avec moi.
À 18h27, j'avais le TER dans l'autre sens. Avant de monter, j'ai pissé derrière un buisson (je m'étais pourtant déjà vidé dans des chiottes, à la boîte; pour le paiement, ils avaient mon RIB). Une fois bien calé sur mon siège, j'ai ressorti le whisky de ma sacoche. J'avais une petite demi-heure avant de débarquer dans la capitale régionale. J'ai repris ma lecture du moment, un bouquin de Rudolf Steiner.
Steiner, c'est de la théosophie, attention. C'est à lire avec prudence, avec discernement.
Mais je ne pense pas me tromper en disant que de la prudence et du discernement, je n'en manque pas.




mercredi 26 mars 2014

coprocopies (en A3)


Le truc, c'est de dire que tu as des photocopies à faire. Tu te rappelles soudain que tu as des photocopies à tirer pour l'heure d'après, que tu avais oublié, tout ça. Mais il faut savoir jouer. Tu dois afficher une préoccupation certaine; remarque, vu ton envie de chier, tu as déjà l'air de ne pas nager dans le pur bonheur. Je n'ai pas besoin de te dire de serrer les fesses car, spontanément, c'est ce que tu fais sans réfléchir. Je connais bien le problème, ça m'est arrivé plus d'une fois. Donc, là, mettons, tu es en train d'expliquer un truc à un groupe de, je sais pas, des bac pro, tiens. Des terminales bac pro. Tu leur expliques par exemple que le prétérit ne s'emploie pas comme le present perfect, que les constructions sont différentes, etc. Tu assortis d'exemples et comme c'est un petit groupe pas chiant, tu fais ça relax. Mais la turbine à caca soudain s'active. Tu reconnais immédiatement la sensation. Familier ou familière de ton corps, tu n'as pas besoin de méditer en te calant dans les trous de nez des cristaux atlantes en plastique véritable pour savoir que tu disposes tout au plus d'une dizaine de minutes avant l'apparition des premières fissures dans le barrage.
D'où la ruse des photocopies. 
Tu te dis: "Bon, ceux-là ne sont pas des minots, je sais qu'ils ne foutront pas le bordel dès que j'aurai le dos tourné, au pire ils ne glanderont rien pendant quelques minutes mais on s'en fout, ils auront tous leur bac à la fin de l'année, même avec un niveau troisième." Je sais, tu vas dire que je ne suis pas gentil. C'est vrai: je ne le suis pas. Mais tu comprends, j'ai sacrément envie d'aller chier. Enfin, TU en as envie. C'est toi que je place dans cette situation. À ma place, tu ferais pareil, tu réagirais pareil. Viens pas me faire ton offusquée là, je le conjugue volontairement au féminin).
Après, une fois dans le couloir, il faut conserver le self-control. Avec un peu de chance, tu ne croiseras personne, donc tu n'auras pas de conversation débile, même légère, à soutenir. Il faut marcher en serrant les fesses, certes, mais il faut également, autant que possible, s'abstraire de la difficulté du moment. Tu dois te vider mais tu dois faire comme si ce n'était pas le problème. Il faut que tu te concentres sur ce bout de revêtement de sol qu'il faudrait changer à cet endroit, là. C'est tout gondolé et c'est franchement moche, n'est-ce pas. Peut-être redonner un coup de peinture sur une porte d'entrée d'une salle de cours. Oui mais alors, il faut penser en termes de lignes budgétaires, éventuellement de décision à acter au prochain conseil d'administration de l'établissement. Tu rachètes pas un pot de peinture comme ça.
Logiquement, là, tu as une seconde de faiblesse: le mot "peinture" te fait penser à la couche que tu vas mettre aux gogues, si tu arrives aux gogues, si tu ne tombes sur personne. Evidemment, avant de sortir de ta salle, tu n'as pas oublié de prendre un manuel quelconque. Pour tes photocopies de l'heure d'après.
Les derniers mètres, comme prévu, sont les plus éprouvants. On va partir du principe que le scénario est le pire qui pouvait se produire: les toilettes se trouvent au bout d'un long couloir rectiligne. Le bâtiment est rectiligne, parallèle à l'avenue de la gare, dans le trou du cul d'une campagne française.
Trou du cul. Là, c'est idem: dans quelques secondes, tu vas avoir la rondelle belle comme l'Etna en superproduction Hollyvode, 3D. Il ne faut surtout pas que ce soit occupé. Il y a deux chiottes, normalement, à cette heure-ci, il y en a au moins un des deux qui est libre. En temps ordinaire, tu n'aimes pas y aller car tu sais qu'on entend ce qui se passe sur le trône voisin. Cela permet, entre autres, des concours de flatulences entre collègues décoincés. D'autant plus qu'un des deux ouatères se trouve contre le bureau de la proviseure, naine trotskyste à crottes de nez paléolithiques. En temps ordinaire, tu as ta pudeur. Cette fois-ci, tu t'en fous bien. Le concours de pets, le challenge des meilleurs floc-floc-schplaf, c'est toi qui va les gagner, même si tu es seul/seule en lice.
Tu fermes derrière toi, ton corps s'agite, c'est vraiment pas loin de gicler mais à présent, il faut se dégrafer le froc, baisser le slibard. C'est quasi-intenable. Tu ne sais pas vraiment ce qui s'est passé pour que tu aies envie de te délester de la sorte. On va dire que ça se passe dans l'après-midi et que la tarte au citron, à la cantine, avait un goût franchement bizarre.
Lâche tout, maintenant, vas-y. Grogne comme si tu avais un orgasme. Tes yeux explosés, ton corps explosés, ta conscience électrisée s'épanchent dans l'univers, tous les univers, en équilibre sur la fine pointe de l'Etron Polaire.
Je te reprends quelques minutes plus tard. Pour que le crime soit parfait, tu n'as pas oublié tes photocopies (tu as regardé tous les Columbo). Le couloir rectiligne, à présent, tu t'en branles. La peinture à refaire: rien à cirer. Le revêtement qui gondole: on s'en tape le cul par terre.
"Excusez-moi encore, vraiment, mais il fallait que je fasse ces bon sang de photocopies, sinon j'aurais été dans... sinon, c'était, euh, pas évident, après."
Ce n'est pas grave si tu bafouilles un peu. Ce n'est pas grave s'ils ne sont pas dupes.
Avec moi, quand ça m'est arrivé, c'était même rigolo. Tu n'ignores pas que je suis télépâtes (les pâtes sont des sucres lents, ils ne produisent guère de caca, le lendemain). J'ai lu dans les esprits différentes conjectures: en fait, il est allé picoler avec son collègue d'Education Sexuelle Contrôlée / en fait, il est allé se faire tailler une pipe par sa collègue d'Education Socialo-Communiste / en fait, il est allé s'acheter des comics sur Amazon, en salle des profs / en fait, il est allé se faire une ligne de coke dans les chiottes / en fait, il est allé se branler en pensant à mes gros seins.
Etc.
Mais non.
Je t'ai dit la stricte, astringente, navrante et honnête vérité. Je cherchais juste à t'aider parce que je sais que sur l'instant, ces épisodes ne sont pas franchement drôles...


reprendre vie

Affalé en coulis de zonard de la fin des temps sur mon siège de tram, à peine structuré par des fringues qui ralentissent quelque peu ma décomposition, je rote mélancoliquement des bulles de rien alors que le véhicule ne m'emmène même pas vers ma fin terrestre. Les stations défilent. Je ne pense pas me tromper en affirmant qu'il y a d'autres corps autour de moi. Belle fin de journée. J'ai ma sacoche sur les genoux, je pense à l'entropie, à une envie de pisser/chier qui, selon mes non-calculs, devrait se manifester d'ici une trentaine de minutes, j'aimerais couler une bonne fois pour toutes (être purifié, vous comprenez) mais je sens que je vais encore descendre du café filtre chez les Américains basés à côté de ma sundercave. À l'arrêt Alt Winmärik (Vieux marché aux vins), j'aperçois le Yougo, qui a dû faire la Corée, le Vietnam, la Guerre du Golfe et la Guerre de Yougoslavie (en toute logique). Il est bourré, il s'adresse aux passagers du tram en agitant sa boutanche. On ne l'entend qu'au moment où les portes s'ouvrent. Je ne sais pas ce qu'il dit mais il n'a pas l'air mécontent. À ses pieds, le sol est jonché d'écorces de pistaches ou autres klippot. Le tram repart. Je sens poindre en moi une louise astrale, le genre le plus dangereux, qui vous fait repérer tout de suite si vous êtes seul(e) et que votre nez n'est pas obstrué. Je reprends un peu vie pour serrer les fesses. Quand je descends deux stations plus loin, je dispose de quelques secondes et d'une cinquantaine de mètres pour dégazer sans que quiconque me dénonce. Il ne faut pas qu'il y ait de gens autour de moi. Le problème, c'est qu'il y en a. Je me laisse dépasser, genre je marche sans but alors qu'en fait, j'en ai un, bien précis. J'arrive au feu, à l'intersection. C'est rouge pour moi. Je suis seul. Je lâche ma louise astrale sans rien exprimer sur ma gueule. Quand ça va passer au vert, je vais traverser lentement, aussi lentement que la séquence légale me le permettra. L'entrée du diner est juste en face. Je ne veux pas les incommoder. Ils sont gentils avec moi (trop gentils, je trouve). L'autre contrainte, c'est l'absence de vent qui dissiperait plus vite mes effluves. Alors, contre un bout de mur, je fais style le mec qui hésite, qu'est-ce que je fais, j'y vais ou pas, oh et puis j'y vais, hein. Oui car le nuage s'est désagrégé. À l'intérieur, je me prends effectivement du café filtre. Quand je sentirai une nouvelle tension dans les entrailles, je saurai qu'il est temps pour moi de rallier ma sundercave toute proche. C'est l'avantage. Ça coïncidera d'ailleurs avec la fermeture. Une fois rentré, je continuerai de reprendre vie, constaterai de nouveau que ma louise, dans ce contexte qui a tout de même tendance à se répéter, était le signe avant-coureur d'un délestage bien plus conséquent. Sur le chiotte, la boucle sera bouclée: je vivrai pleinement l'instant tout en éructant derechef des sphères vides, le regard vague posé sur l'horizon du placard dans lequel, au bout du couloir (je ne ferme pas la porte des gogues), s'entassent des livres, de vieilles chemises et des restes de buis bénit d'il y a, oh, au moins.


dimanche 23 mars 2014

que le meilleur gagne


Un mec bourré, que je ne vois pas depuis ma cour intérieure mais dont les inflexions m'autorisent à penser qu'il fréquente assidument la winstub à zonards au bout de la rue, un mec bourré, donc, est en train d'apostropher Dieu. Il n'est pas encore dix-huit heures, il fait encore jour. Il se peut que je me trompe, cela dit: il apostrophe Dieu sauf s'il est en train d'apostropher la grosse pute du faux rez-de-chaussée, affalée à son rebord de fenêtre qui donne directement sur le trottoir. En règle générale, il ne se trouve pas moins de deux michetons pour assurer sa permanence, yeux levés vers elle, implorants, bouches dégorgeant, toutes les quinze secondes à peu près, des rhétoriques fondées sur d'universels serments d'escrocs. Elle, imperturbable, Cthulhu de quartier, leur accorde avec un mépris certain une grasse coulée de nibards par-delà la rambarde. Je n'ai pas besoin de voir ces choses pour m'assurer de leur réalité ponctuelle; leur existence ne prendra fin qu'avec le mahapralaya, la Grande Dissolution. Le pied de vigne reprend de plus belle. Si je sors manger un burger au diner du coin, et même: si j'y vais en marchant sur le trottoir d'en face (le mien, en fait), va-t-elle à nouveau me héler? "Psst, hé m'sieur, v'nez voir!" (Il est vrai que la rue n'est pas non plus très large.)
— Non désolé, pas le temps, réponds-je à chaque fois sans m'arrêter.
De toute façon, la plupart du temps, je me branle sur XHamster, avant de mettre le nez dehors.

L'autre ne braille plus. Finalement, il aura peut-être eu plus de chance que les deux autres.


GUANO AIRLINES - THIS IS YOUR CAPTAIN SPEAKING 2


Je suis aux chiottes, je gerbe. Quelqu'un vient frapper discrètement. "Commandant?..." C'est Wanda, une des hôtesses. Je pense qu'elle veut me tailler une pipe mais en fait, non. "Commandant, Mike et Herbie voudraient vous voir tout de suite." Mike, c'est le copilote, Herbie, le radio. Je tire la chasse, sors de l'habitacle, prends la flasque dans ma poche intérieure de veste et descends une rasade. Wanda en profite pour appuyer un nibard contre mon bras. Je lui mets une main aux fesses, en toute amitié, puis traverse la classe affaires sous coke. Je débarque dans le poste de pilotage, je fais "Bon, kessya, on peut même plus se vider tranquille?"

— Regarde, qu'il me fait, Mike, en montrant l'extérieur.

Ouais. Mer blanche, ciel blanc, plus aucun repère; visibilité pas réduite mais bizarre. Herbie montre les instruments de bord: ils sont tous déréglés. "On n'a plus aucun contact radio, précise-t-il. On ne sait plus du tout où on est."


— C'est quoi, ça, à midi?? je fais.

Il y a soudain, au loin, comme des espèces de buildings gigantesques surgis des eaux!

— Eh, ça remue, c'est pas des immeubles ou des pics montagneux, fait Mike.

Je reprends ma place. On discerne maintenant comme des espèces de disques sur ces colonnes mouvantes. La lumière se fait en moi.

— Oh la vache eh, c'est des tentacules géants!

Ouaah trop bon, répondent mes coéquipiers.

— Eh les gars, ça vous dirait, un jeu d'adresse?Herbie rallume un joint tandis que Mike extirpe de je ne sais où une bouteille de Jack Da'.

— On se met de la zik?

— Johnny B. Goode!

— YIHAAAA!!!

De loin, on pourrait voir un Boeing 777 slalomer entre les pseudopodes de l'horreur mais il n'y a pas de témoins car c'est tout de même une zone un peu isolée.