Posé sur le chiotte, j'attends, mais pas longtemps. J'ai bien calculé: deux grands verres d'eau du robinet à jeun, au lever. Thé vert, il y a une trentaine de minutes. La porte des gogues reste ouverte car ça ne dérange personne, vu que, précisément, en dehors de moi, il n'y personne. Pourtant, l'humanité n'est pas loin.
Couloir d'entrée dans mon axe. Sur la droite, au bout, porte de l'appartement. Parallèle à ce couloir, mais quelque peu décalé, palier, qui lui aussi est un petit couloir tapissé de moquette (sol, murs). Au bout du palier, un autre appartement, le seul autre à cet étage, dans cette colonne: mes voisins dont je n'ai appris le nom de famille qu'il y a quelques semaines, sans le vouloir d'ailleurs. Contacts réduits au minimum; je ne sais pas si c'est leur volonté, en tout cas, c'est la mienne. J'entends le père avec son môme hystérique de trois, quatre ans peut-être. Gueulard de service. Voix nasillarde du père éducateur, à cheveux longs.
Etron. Le contrôle sphinctérien, ce n'est pas toujours obturer, c'est aussi accepter de laisser passer sans pousser. C'est beau, hein? Je me concentre sur chaque millimètre de la matière azotée qui, ainsi que je le visualise, coule avec lenteur et obscénité de mes entrailles. Je respire par le nez, bien sûr. L'humanité ne sait pas que je suis en train de chier, tout près d'elle. Derrière: des voix venues de l'autre colonne. C'est derrière et un peu en bas, en même temps. En-dessous, j'entends des succès musicaux pour néo-pauvres et, comme souvent, ça s'engueulera dans les minutes qui suivent.
Etron. Etron mais aussi cascade d'étrons, d'eau et de pisse dans la canalisation qui passe par mes chiottes. Belle descente initiée au huitième étage, bonne force d'inertie, je pourrais presque être le Felix Baumgartner du caca mais je réside au premier étage. Je ne vais donc apporter qu'une contribution peu véloce à l'infestation du réseau souterrain. Joli fracas quand même, dans la tuyauterie. Je ne suis pas allé à la Fête des voisins, entre parenthèses. J'ai bien entendu, l'autre vendredi soir, que ça papotait dans le hall d'entrée, mais je n'ai pas bougé. Je me souviens de l'année 2009: ce soir-là, je rentrais du centre-ville, ils étaient tous là, enchipsés jus-d'orangisés. Ils m'ont bien sûr invité à les joindre. La table de jardin, les chaises en plastique, tout était disposé pour que ça prenne le maximum de place, pour que l'accès à l'ascenseur ou à l'escalier soit rendu délicat. Convivialité, obligation de rester: un peu comme dans les sectes, quoi. J'ai quand même réussi à passer, ils n'ont pas compris quand j'ai décliné leur offre (je leur ai dit que j'avais du travail), ou plutôt: ils ont dû penser que j'étais un ours.
C'est vrai, j'en suis un, mais je ne recours pas trop à cette image que je trouve rapidement très limitée, orientée vers une espèce de tendresse niaise sous-jacente à l'idée qu'on se fait de cet animal. Le lendemain matin, quelqu'un est venu frapper à ma porte. Comme d'habitude, je n'ai pas répondu. J'entendais deux gamins, du coup j'ai identifié le visiteur: une nana de ma colonne (je ne sais de quel étage, en revanche), probablement venue me proposer un reste de quatre-quarts ou quelque chose dans le style. Paroles convenues, sincères peut-être: "C'est dommage que vous n'ayez pas pu rester avec nous." Je visualise la merde qui me sort du trou de balle, mais j'imagine très bien ça aussi. Elle n'a pas insisté, elle est repartie. Quelques mois plus tard, elle se trouvait un nouveau compagnon. Parfait.
Etron. Les jedi m'insupportent, au final. Je les croyais gentils, ils sont juste fades. Je les croyais intelligents, alors que ce sont les putains de bobos mondialistes d'une saga qui sent de plus en plus le rance. Ou pour dire ça autrement: je préfère ces enculés de sith et d'impériaux.
Oui.
Je crois que je suis vraiment fait pour la vie en copropriété.
Je me lève, me torche et tire la chasse.







