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vendredi 25 mai 2012

Pourquoi je me fous bien de Hollande en Afghanistan


Heureusement qu'il y a un peu de vent qui circule dans les rues, parce que sinon j'aurais trop chaud. Je n'erre pas vraiment comme on pourrait s'y attendre ; je connais mes objectifs de la journée, j'ai bien l'intention de les atteindre. Il faut d'abord que j'observe ce qui se passe autour de moi. Cet objectif-là est fondamental. Il faut aussi que je me rachète des stylos, car je fais partie de ces personnes encore capables de s'exprimer sur du papier. Mais l'observation, l'observation : c'est crucial, même si cela semble totalement inutile, marque d'oisiveté rance chez le chômeur que je suis devenu.

Non. Pas d'oisiveté. Je marche, le vent me gifle, ça me fait du bien. Les gens se déplacent absolument partout dans cette zone piétonne, le soleil s'imprime dans les corps depuis sa station bleue, là-haut. Les couleurs des fringues sont gaies, les lunettes à verres teintés sont de sortie, on va retrouver la retraite à soixante ans ; c'est bientôt la fin du mois, le fric va tomber. Je vois de jolis culs, des poitrines en fleur.

C'est la guerre et j'aime ça.

Mendiantes aux pieds des commerces. Jeunes, dans l'ensemble. Je me demande s'il s'agit d'impostures. Est-ce qu'elles font putes, quand vient le soir ? Est-ce qu'elles touchent à la drogue ? Ce sont mes franches mauvaises pensées. Des fois, je croise des alcoolos qui font la manche. J'ai envie de les envoyer chier : pas question de débourser pour qu'ils se détruisent un peu plus avec mon argent, dès que j'aurai le dos tourné. Il se peut que j'ai tort. Un jour, peut-être que moi aussi je vais être réduit à ça. Peut-être que moi aussi je finirai par avoir la carte des vins tatouée sur la gueule. Dans leurs visages, je cherche l'enfant qu'ils ont été. Les nanas de ce jour, vers 12h40, idem.

J'entends une « animation » sur la place. Je distingue, plantées au loin, des tentes blanches, peut-être une scène. Le vent agite des arbustes, les gens se croisent, une sono m'envoie par saccades, sous l'effet de la brise, le baratin d'un « animateur ». Je ne comprends rien. Je mets des guillemets. Animer, c'est instiller une âme. Il n'y avait pas d'âme, là où je me trouve, pas avant cette animation. Il n'y avait que l'attente du Salut, pas comprise, pas formulée, redistribuée sur les déchaînements du coït citoyen. Opportunisme : maintenant qu'il y a cette « animation », on a un bon prétexte pour ne pas voir les mendiantes-putes-droguées-alcooliques-éventuellement. Et puis, il y a le social, hein. Et surtout le socialisme. Il existe des structures, des associations, des administrations, et tant qu'elles n'ont pas l'air de crever de faim sur le sol en poussant des arrh-arrh, il n'y a pas péril en la demeure.

Infra-langage que ce dispositif d'amplification acoustique. Je n'y comprends absolument rien. C'est-à-dire littéralement : je suis incapable, même en tendant l'oreille, de dégager des unités discrètes, des blocs de sens, tout l'attirail. C'est de l'humain baveur, de l'hystérique gageure. Mais ça doit marcher. L'opération, quelle qu'elle soit, sera un succès, je le pressens. C'est qu'il fait vraiment trop beau pour que ça foire, cette affaire, cette garniture de cv...

C'est la guerre.

Entre les trams, sur les trottoirs, dans les égouts, sur les flancs des immeubles, sur les toits, dans les airs, entre les corps, à travers les corps, c'est la guerre. Des anges sont engagés dans une lutte sans merci contre les ténèbres. Comme on peut s'y attendre, l'Adversité ne se laisse pas faire. Le résultat est cependant connu d'avance, c'est l'histoire de la plus grande lose qui ait jamais existé. Oui, il va y avoir de ces pleurs et de ces grincements de dents...

C'est une guerre de feu, de titans, de glaives incandescents, entre le rayon lingerie féminine du deuxième étage et la formule plat du jour au rez-de-chaussée, entre le distributeur de tickets de tram et la boutique de téléphonie, c'est un ébranlement des assises cosmiques, des impacts monstrueux, à briser l'axis mundi, ce sont des rages hadales et des Gloria stellaires, entre le petit jeune qui distribue ses flyers pour l'ouverture de la nouvelle boîte branchée du coin et la femme assise par terre avec son chien, qui ne demande rien et attend un secours.

Il fait un temps magnifique, c'est la guerre, et vous devez choisir votre camp. Vous ne pouvez pas vous dérober.

La nana, je m'approche d'elle, tranquillement. Je fouille dans ma poche arrière gauche, je sors un peu de ferraille jaune. Dans les trente-cinq ans, pas spécialement jolie, mais souriante quand on lui dit bonjour. Je. Moi aussi, je souris, je me baisse et dépose mes pièces. Elle me remercie avec un accent étranger. Moi, revenu à la verticale, je me rends compte qu'elle avait à ses pieds un petit bonnet. C'est là que j'aurais dû déposer mon petit don. Au lieu de ça, je n'ai pas fait attention, j'ai mis mes pièces dans la gamelle (vide) du chien, un bon gros labrador qui me regarde paisiblement. Je regarde la fille, super gêné soudain, je vais pour me baisser mais elle me fait en rigolant « pas grave, pas problème ». Je lui dis bon courage et m'éloigne.

Un ange non déchu passe, entre deux exorcismes et trois coups de trompette. Cette fois, j'entends mieux : sa glossolalie d'oiseau céleste sonne comme un grand rire.
  


mardi 22 mai 2012

De la vérité considérée comme une improvisation chimique


Les mélanges se mélangent mal dans mon bide et, correctement bourré à ce vernissage, je fends la foule aussi rapidement et discrètement que possible pour rallier les gogues. J'ai la gueule verdâtre, jaunâtre, je ne sais pas, pas rosâtre en tout cas, je contiens, lèvres serrées, une première vague de gerbe, ça fait un peu "oug-oug" avec mes cordes vocales. Je parviens à ravaler. Je ruisselle de sueur froide, ma vue se brouille et mon horizon penche un peu trop à gauche. La porte des toilettes me semble encore à des années-lumières mais mon bras géant m'a précédé, lui-même a envoyé ma main comme fringant héraut. J'ouvre. Fonce dans un box libre. La deuxième vague me remonte le tractus, je n'ai pas le temps de verrouiller derrière moi et ça part dans un eeeeuuuuuuuuuaaaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrhhhhgglglglrrrhhh titanesque.
Pour le coup, c'est maintenant que c'est rosâtre.
Dans la cuvette. Je me prosterne devant le faux dieu de l'évacuation, en réalité je ne lui paie qu'un faux tribut car je suis trop cuit pour nettoyer quoi que ce soit, je le sais d'avance. Le gros du travail n'est pas de tout évacuer, tout finit par gicler en son temps. Personne ne m'entend, je constate. Tu peux crever, l'Art et l'enculade en réseaux sociaux prévaudront toujours. Non, pour moi le duraille, ça va être de se relever et d'aller me chercher un coca au buffet afin de dissoudre les gros bouts qui restent coincés l'intérieur, entre les dents, tout ça... Le coca, solvant universel de la gerbe. Après, tu te sens mieux, je t'assure. Je ne dis pas cela pour faire de la pub. C'est juste la stricte vérité chimique.
Faux tribut, donc. Car, bien entendu, je ne vais rien nettoyer. J'offre mon vomi aux invités. J'ai mal aux genoux en me relevant après quelques minutes, je me cogne contre la porte (j'ai tout de même réussi à fermer derrière moi, à la faveur d'un jusant de bouillasse intestinale). J'ai la tronche qui fait ding-dong. Il va me falloir retraverser l'amabilité de tous ces cons sapés Kooples, Zadig & Voltaire et qui bandent, mouillent puissant dans les meetings du Front de Gauche.
Je repars donc en sens inverse, finis par attraper une canette de solvant que j'avale cul sec. J'entends des cris horrifiés en provenance des toilettes. C'est ma dégueulitude finale qui en est la cause, je pense. Confirmation. Ça se concentre devant l'entrée des lavatories. Ha ha ha. J'ai du mal à bien voir car je demeure quelque peu en retrait, mais je comprends bien vite que deux ou trois nanas sont prises d'un malaise à la vue de mon petit performing. Personne ne s'en prend à moi. Ils étaient tellement occupés à s'astiquer mutuellement le jonc social, et moi, vous dis-je, je fournissais tellement d'efforts pour ne pas me faire remarquer (pas comme je l'avais prévu en tout cas), que mon triomphe est total alors que j'aborde une vague connaissance qui se trouve à mes côtés, rance mémère au regard torve de frustrée des zarzélettres, le genre je-reste-inconnue-et-que-c'est-pas-normal-alors-que-Sunderland-lui-il-écrit-ses-merdes-et-que-les-gens-aiment-ça. Sunderland, c'est moi, j'ai envie de lui gueuler, un peu comme comme Michel Simon gueule "L'Etrangleur, c'est moi!" dans l'excellent Ibis rouge de Mocky... Mais je choisis une autre option. Je lui demande si elle a déjà vu des pigeons. Ben oui évidemment, qu'est-ce que vous voulez dire? Regard de bonne coconne qui commence à se douter qu'on se fout de sa poire depuis des lustres. Et moi de reprendre: "Un jour, j'étais à la Gare de l'est, c'était l'hiver, il faisait froid, les pigeons n'avaient rien à se mettre dans le bec. Eh bien, j'en ai vu deux ou trois s'approcher d'une flaque de vomi qu'un môme venait de lâcher à l'extrémité du banc où j'étais assis. Ils ont marché dans le vomi, ils ont picoré le vomi. Il y avait des bouts un peu gros qui dépassaient de la surface et..."
Je n'ai pas le temps d'achever mon récit (j'ai dit l'essentiel, de toute façon). Mémère, que l'odeur de gerbe émanant des chiottes overpowers, comment dire, l'odeur puissante qui s'empare d'elle (car des nanas invités au vernissage en ont remis plusieurs couches, à la vue de mon premier dépôt, et les moins désespérés tentent d'organiser les secours, et le nettoyage), l'effluve surpuissant, donc, a raison de sa résistance: la voici qui lâche le paquet, à son tour, directement sur le plancher (c'est jaunâtre, chez elle; c'est une aigrie, ça se voit). Je me suis éloigné juste avant. Je m'éclipse en toute tranquillité, lâchant paisiblement deux, trois bulles géantes de gaz sous l'effet du coca. J'ai repris des couleurs, moi. Derrière, déjà très loin, la fête bat son plein, pas comme prévu certes. Mais tout de même. Eux qui raffolent de l'impro, je les ai gâtés. J'ai même eu la modestie de ne pas faire de cabotinage ("eh, c'est moi qui ai vomi le premier!").
J'ai la conviction que l'anonymat de l'artiste, dans certaines circonstances, est une indispensable ascèse.
Je débarque sur le trottoir. Dehors, les martinets du mois de mai sont tout joyeux de leurs acrobaties, ces fripons.



vendredi 11 mai 2012

quelque part dans la galaxie


Mes yeux s'ouvrent. Je perçois du sombre, et la masse de ma tête, cerveau, cheveux, sang, se déporte d'une façon curieuse, sans que je remue. Je suis probablement plié dans une position bizarre. Je concentre ma pensée sur le cou, les vertèbres cervicales : je ne sens rien pour l'instant. Dans quelques secondes je vais déplacer, lentement, très lentement, ma carcasse. Une jambe ankylosée. La gauche. Mes yeux se referment. Je bâille. Doigts. Mains. Creux dans du mou, au bout des ongles. Terre, gravier. Il ne fait pas froid. Le crâne contre de la pierre un peu froide, en revanche. Je réactive les paupières. Tout se concentre vers la barre de migraine qui me traverse le front. Je me détache du minéral rugueux, redresse lentement la colonne vertébrale. Non, pas de torticolis. C'est plus au niveau du front, me dis-je, quand soudain, je change d'avis. Non, c'est au niveau du bide et de la vessie. Ça doit être dû à mes mouvements, pourtant décomposés. Chier, pisser. Impérative, urgentissime poussée de scories brûlantes. Je regarde à gauche et à droite. Je suis seul, je pense, dans un espace sombre. Des deux cotés, à une dizaine de mètres, des trouées pâles. Des rumeurs, au loin. Je baisse précipitamment le froc, le slibard, je me désape tout le bas, cul à l'air je fais quelques mètres à tâtons en suivant un mur (celui contre lequel je comatais), et je lâche tout. Jamais je ne me suis senti aussi bien, dans cette expulsion à l'écart des dispositifs prévus. J'ai l'impression que ça ne va jamais s'arrêter, cette déferlante de résidus organiques. Mon cœur s'apaise, descend en dessous des soixante battements par minute, ma migraine disparaît, ma concentration est totale. Je n'ai presque plus besoin de respirer. Je le fais quand même, et je dois dire que c'est assez réussi, comme fragrance. Je repars en arrière, finis par retrouver mes fringues.

Et ma sacoche. Je parviens à trouver les ouvertures, farfouille à l'intérieur. Ma bouteille de whisky américain. Je ne la discerne pas vraiment mais au poids, je constate qu'elle est vide. Que je l'ai vidée. Ou presque. PQ. J'ai aussi un gros rouleau de PQ dans ma sacoche, quand je pars en expédition. C'est ça que je cherche. Je m'essuie, laisse tomber le papier usagé. Un peu sur ma droite, je retrouve mes jeans et le slip encore calé dedans. Les chaussures, c'est un peu difficile, je les ai fait voler. Je marche en chaussettes, de temps en temps un pied se pose sur un gravier trop gros pour sa plante, et je grimace. J'ai lancé mes targettes vers la paroi d'en face. J'essaie de ne pas me claquer la gueule contre. Mes mains finissent par la toucher. Je repars au niveau du sol. J'espère ne pas poser les doigts sur des seringues et des préservatifs usagés. Première chaussure. Je tâte. C'est le pied droit. Je l'enfile. La gauche, je la retrouve cinq minutes plus tard. Je peux me déplacer plus vite, à présent. Pour la sacoche, c'est bon, je l'ai passée en bandoulière.

À présent, j'ai le choix entre l'une ou l'autre des pâleurs latérales. Je me dirige vers celle d'où j'entends venir une rumeur. L'à-plat vaguement luminescent s'agrandit. Je sors la tête d'une espèce de pont. Mais là-dessous, et à l'extérieur non plus, je ne discerne ni chaussée carrossable, ni voie ferrée. Comme si l'ouvrage était à l'abandon. C'est au-dessus que les trains peuvent passer. Le pont se situe dans un terrain vague, une friche à l'abandon encaissée dans une cuvette artificielle, en contrebas d'une route, ou d'un ensemble de routes. Il y a de la terre, des végétaux, de la rouille, des choses délaissées, des ampoules électriques solitaires, çà et là aux flancs d'entrepôts mystérieux, qui brillent pour que je les regarde briller, mais pas plus.

La mémoire me revient. C'est la route qui mène au Pont de l'Europe. La rumeur, ce sont les véhicules, surtout des poids lourds, qui ne cessent de circuler dans une direction, dans une autre. J'ai encore torché comme un chef. Je m'émerveille d'être allé échouer dans le dernier endroit où un être humain peut aller, après une journée d'intense et gratifiante activité intellectuelle. C'est mieux que les bars. Ici, c'est fait pour moi. Par contre, je ne me rappelle absolument pas les différentes étapes du circuit qui m'a mené jusqu'au profond de ce pont trop loin. C'est que je devais être encore bien entamé. Je sais juste que je m'y suis rendu à pied, et seul. Comme de coutume.

Il fait doux. Je lève la tête vers des étoiles magnifiques qu'aucun orange sodium de lampadaire ne pourra jamais occulter. C'est tellement profond dans la hauteur, et en même temps je touche le ciel du doigt. Je suis fou. Je bois au bout de nulle part, et je nage dans l'univers, sans me perdre. Il suffit juste que j'aille chier, au préalable. La sonnerie de mon téléphone me fait redescendre. J'ouvre à nouveau ma sacoche. Je ne sais pas l'heure.

— Paulo ? Paulo ! Mais putain t'es où, qu'est-ce que tu fous ?
— Allo ?
— Putain on te cherche partout ! C'est Mike ! T'es où ?
— Ben, euuhhh, je sais paaas, euh, du côté du Pont de l'Europe, un peu avant. Côté français, a priori.
— « A priori », mouais. Tu t'es encore défoncé la tronche. T'as fait ça encore dans quel trou du cul de zone ? Tu pouvais pas nous prévenir ? On y serait allés avec toi !
— La Voie Lactée me parle, Mike. Elle me dit que je ne dois pas me prosterner devant elle, mais devant Dieu seul. Cependant, elle ne m'interdit pas l'émerveillement devant sa beauté, car elle aussi est créature de Dieu.
— OK Paulo, t'es chaud. Ecoute, démerde-toi pour trouver un tronçon de route, repère-toi et rappelle-moi, je viens te chercher. On t'attend pour la conf', t'as pas oublié ?
— J'ai mes notes dans ma sacoche, Mike, je suis opérationnel. À tout de suite.

Sous le pont, ça ne passait pas. Je marche vers un remblai. Quatre silhouettes que je n'ai pas vues venir m'encadrent. Tout va bien. Ce sont des amis gitans. Comment sommes-nous devenus amis ? Comment ont-ils su que je serais là, et à cette heure ? Ce sont les Gitans. « On va te raccompagner jusqu'à la route », fait le plus âgé, celui qui est devant moi (les trois autres m'entourent, un à gauche, un à droite, le dernier ferme la marche). Nous rejoignons l'asphalte sans forcer. Je les remercie, dis comme d'habitude que je ne mérite pas leur gentillesse, que je suis navré du dérangement... « Ne raconte donc pas de conneries », fait l'aîné. Serrage de louches. Je marche vers un arrêt de bus. J'ai mon point de repère. En composant le numéro de Mike, je les entends qui s'éloignent, et la voix du vieux, à un des autres : « Tu vois, c'est un homme des dernières heures, mais lui, il voit dans la nuit, dans toutes les nuits. »

L'heure n'a pas d'importance. Il est des lieux qui ne ferment jamais. Il faut apprendre à les trouver, à gagner sans triche le droit d'y entrer. La conférence. Elle porte sur les origines et survivances atlantes de la culture nord-américaine. Je parlerai de la nostalgie de l'Eden, du protestantisme et d'Edgar Cayce. Sera également abordée une archéologie amérindienne assez intrigante. Je vais prononcer gratuitement cette conférence, et toute solennité déplacée en sera absente. Ce n'est pas une question de célébrité. Il y aura beaucoup, ou peu de monde. Les gens qui doivent être là seront là, cela seul compte. Quelque part dans la galaxie, nous aussi nous sommes en vie.



vendredi 27 avril 2012

Evening Constitutional


Je pousse ma carcasse parmi les putes crépusculaires et les zonards, sous un ciel de sang, le long des avenues. Dans les immeubles qui m'entourent, des corps morts sont jetés dans des cages d'ascenseur désactivées depuis la dernière coupure d'alimentation. Quand le courant reviendra, ça fera peut-être grin-grin-crrrrrac en descendant à la cave. Il fait chaud, il n'y a pas de vent, hormis les miens, qui ne font rien pour rafraîchir l'atmosphère. J'ai des taches de sueur sous les aisselles, dans le dos, du côté du sternum. J'ai le front, la gueule qui coulent. Des voitures de police passent à toute vitesse, en route vers la justice ; les sirènes se mêlent à des percussions que j'entends sortir d'une quelconque fenêtre. C'est la fête. Sur ma gauche, de l'autre côté de l'artère, bruit de verre. Brisé net dans l'élan d'un vol voué à l'échec. Tout retombe. Je passe devant un clochard qui se vide contre un mur, enjambe sa coulée de pisse. Vingt mètres plus loin, des pigeons picorent une flaque de vomi. L'Atlantide, cet eldorado.

« Les clients, ça va, ça vient », me dit doucement un jeune gars sur ma droite, planté à un arrêt de bus, genre j'attends le 10, mais le 10, coco, ça fait plus de vingt mille ans qu'il ne circule plus. Je ne vais pas lui donner de faux espoirs. « Je suis vide, mon gars, vide. Navré. » Putes à nouveau, plus loin. Afros, Asiates, Blanches-Neiges, jeunes, vieilles, grosses, maigres, gueules camées, innocence sur orbite dégradée. J'attends qu'un caca géocroiseur percute nos claviers, et qu'on en finisse. J'imagine la mort glacée, ballottée par l'attraction qu'elle subit à proximité des autres corps dont elle approche, quelle chance, depuis des millions d'années peut-être, elle n'a subi aucune collision, elle ne s'est écrasée sur aucun monde. Car elle a été forgée spécialement pour nous. C'est de la glace. De la glace d'eau ? Je ne sais pas. Nous ne périrons plus par l'eau, à en croire les Ecritures, donc il est inutile de venir me parler de l'élévation du niveau des mers consécutive à la soi-disant fonte polaire. Il y aura peut-être un peu de feu et de plasma lorsque Nibiru s'échauffera au contact de nos ambiances. Ce sera beau. Tous crever, enfin.

Mais je rêve. On va continuer de vivre encore un peu, baiser comme des porcs mais éviter de poser la main sur l'épaule des collègues de travail. On va encore fumer du shit coupé au désherbant. Et puis on va voteeeeer, bien gentiment. Votre belle petite conscience de citoyens qui font leur devoir, je chie dessus. Je ne vote pas. Je suis un individu douteux, pour le moins. Il faudrait que quelqu'un me tue, je ne sais pas, la Sécurité Sociale devrait racler ses fonds de tiroir pour engager un sniper. Un chacal. J'exploserais à une intersection, en attendant que le feu passe au vert pour moi (« Ah mais dites, il respectait quand même certaines choses, ce Nordmann... »).

Là aussi, je dois me défaire de ces illusions. Je crèverai d'une crise cardiaque ou d'un cancer, comme tout le monde. Vous serez contents tout de même, ne vous en faites pas. Ça fera un indésirable en moins. Nordmann. Ce maître de l'ambiguité. Avec lui, on savait jamais si c'était du lard ou du cochon... (Ah mais non, vous faites erreur, c'était un enculé de première.)

Etc.

J'évite des étrons dont je ne saurais dire la provenance en termes de taxinomie. Des êtres traînent, calculent des coûts aux abords des putes. Des dealers passent en trombe, voitures décapotables, une main sur le volant, l'autre refermée sur une bouteille de jus de fruit (non, je rigole), sono à fond sur le boulevard. Depuis l'arrière-cour d'une petite rue perpendiculaire, j'entends une gonzesse qui crie. J'y vais sans me presser. Deux mecs essaient de la violer au milieu des poubelles. Je sors mon Smith & Wesson (je porte un blouson de toile), tire deux balles dans le monstre bicéphale, ça fait flop sur le sol, tout mou soudain. Des bouts de cerveau luisent sous un néon. La fille se rhabille à moitié, se barre en courant, sans même me dire merci. Je n'attendais pas de remerciements. Je n'ai même pas dissimulé mon visage, je sais très bien qu'il n'y aura aucune suite ; il est déjà trop tard. Je m'éloigne.

Burgers gras. Frites dégoulinantes d'huile. Odeur de merde. Sueur dans les murs, sur le carrelage. Banquettes moites. Je mange, éructe. Transpiration en cascade en ralenti dans mes chevaux pas peignés, sur mon front, mes tempes. J'ai tué, je n'ai même pas d'érection, j'ai oublié à quoi ressemblait la fille. Mais je bouffe. Personne n'a envie de me tuer, moi. Je bouffe. Autour de moi, faces sans joie, mastication des cas sociaux sous une compil de Michael Jackson. Il y a tout de même un môme hystérique qui gueule, quelque part. Il voulait le Big Merde, pas le Chiasseburger. Le chargeur de mon S&W est vide.

Je ressors. Je vais rentrer chez moi, parmi mes détritus. Puis je vais ressortir. Puis re-rentrer. Je vais peut-être dormir.

Vous allez prendre vos trains de nuit.



lundi 23 avril 2012

ÜBERDOG ÜBER ALLES




Stéphanie HOCHET, Les Ephémérides, roman paru chez Rivages.


« La langue des Dogs est plus sensée. » (p.84)


Cela se passe en Ecosse. Deux lesbiennes, Tara et Patty, élèvent en pleine nature sauvage une race de chiens transgéniques qui seront capables de survivre à la catastrophe annoncée du 21 mars, événement trouble mais inéluctable et dont le lecteur comprend peu à peu qu'il s'agit d'une apocalypse bactériologique dont l'homme a sa part de responsabilité. L'homme comme être humain, mais aussi l'homme comme mâle. En tout cas certains, et même un en particulier, que Tara croise régulièrement dans le lupanar luxueux dans lequel elle travaille (elle est spécialisée BDSM) pour arrondir les fins de mois. Dans une Grande-Bretagne qui part en capilotade (mais toute la planète est concernée, en fait), Tara vit sans regrets, intensément, concentrée sur son élevage clandestin (car interdit par le gouvernement). Les nouvelles portées doivent voir le jour avant la date fatidique. L'arrivée d'Alice, jeune femme et ancienne amante de Tara, vient apporter une touche de mystère et un surcroît d'excitation chez la prostituée-éleveuse.

À Londres, le peintre Simon Black, cousin de Tara, cherche frénétiquement la beauté, le cœur des êtres dans la distorsion buccale grâce à une cage faciale dont le port étire les lèvres jusqu'au déchirement (p.43 : « Mon seul désir était de vivre assez longtemps pour créer une œuvre qui donne à voir l'intérieur de l'être, ce que les croyants appellent l'âme, et en même temps la chair la plus concrète, la viande vivante du corps humain, misérable et fragile »). Atteint d'un cancer, mais conscient de la fin de ce monde, il prend la décision de vivre lui aussi dans la joie les derniers jours. La rencontre avec Ecuador, une Africaine richissime mais ruinée, le détourne de la création de vagins artificiels oraux. S'ensuit une errance, un jeu amoureux fait d'épisodes de passion puis d'éloignement consentis, unique condition d'un amour qui ne s'épuise pas. Alors que le chaos s'installe dans tous le pays, Simon et Ecuador prennent la longue route du nord, en direction des terres sauvages où sa cousine est installée.

À Paris, Sophie est une jeune femme incapable de couper le cordon ombilical avec sa fille de neuf ans, Ludivine (qu'elle appelle « lenfant »). Cette dernière, sale môme égocentrique, n'éprouve pas de réelle affection pour son entourage. Le père est absent, constamment à l'extérieur pour son travail, pour ne pas être en famille, malgré l'Annonce du 21 mars. Survient Alice, la même que plus haut, tante de Ludivine. Elle parvient à convaincre sa sœur d'emmener Ludivine avec elle en Ecosse, à la ferme de deux amies. Sophie ne reverra jamais sa fille.

On pourrait croire à un énième roman féminin dans lequel il est de bon ton de décliner, sous tous les modes possibles, la haine à l'égard du sexe masculin, et sa castration revancharde. Certes, dans Les éphémérides, les hommes sont souvent des notables d'apparence digne, compétente. Ils donnent l'impression d'une haute moralité. Pourtant, pour les connaître dans l'intimité de leurs fantasmes et de leurs engrammes, Tara sait bien que ce sont de pauvres types, voire des salauds, et en même temps des êtres touchants dans leur fragilité. C'est aussi sous ce rapport que le roman de Stéphanie Hochet présente de l'intérêt : Tara n'éprouve pas de rancoeur, elle peut à l'occasion se laisser attendrir (quoique dans son for intérieur exclusivement) par certains de ses clients, elle fait aussi montre d'une discrète distanciation ironique. C'est pourtant une éleveuse très préoccupée de supériorité raciale. Les hommes d'aujourd'hui seront remplacés, si tout va bien, par les surhommes canins de demain, bêtes superbes et sanguinaires, comme s'il fallait à toute force trouver le moyen de vivre une maternité, sous quelque mode que ce soit, et tenter d'obtenir chez l'animal la parité qui n'a peut-être pas été concrétisée chez les humains (p.106 : « (…) toutes les parties de leur corps se sont renforcées, voire ont doublé de volume, à l'exception des organes sexuels (…). Les mâles et les femelles sont presque identiques, on n'a jamais vu ça. »). Ici, bien entendu, affleurent (tout de même) des conceptions féministes quelque peu discutables, selon moi : hormis le strict nécessaire (les appareils reproducteurs), rien ne distinguerait, au fond, un sexe d'un autre, disons dans une situation réelle, qualifiée de « normale ». Etiré ad absurdum, ce raisonnement permet de dire que l'espèce humaine est uniformisée : (sauf cas particuliers) deux jambes, deux bras, un tronc, une tête, un robinet ou une fente. Il ne saurait être ici question de « races », vilain mot que j'employai encore naguère et qui me valut de nouveau, je le subodore, d'être qualifié de « raciste ». Mais revenons au texte. La ferme de Patty et Tara devient rapidement le gynécée des derniers jours lorsque Ludivine et Alice viennent les rejoindre. Simon Black, lui, ne désire pas de postérité ; avec Ecuador, ils forment un couple qui s'est trouvé en se séparant, alors que Bernard et Sophie, restés à Paris, ne se trouvent pas tout en vivant sous le même toit.

Ce qui est de toute façon narré dans ce roman, c'est la trahison du langage représentée par une certaine appropriation celui-ci. La narration ne peut qu'être close dès qu'il s'agit d'évoquer le péril annoncé (pp.33-34 :« Je lui parle du couvre-feu, de l'Annonce, et de l'ordre qui interdit qu'on en parle ») que tous les personnages (à l'exception de Ludivine) connaissent clairement, contrairement au lecteur. Seule échappe à la condamnation la littérature, on a presque envie de dire, de jadis, mais ô combien prophétique dans certains cas, annonce de l'Annonce en quelque sorte : sont cités en exemple The Wanderer, poème de la fin du dixième siècle, et T.S. Eliot. La procréation devient un langage tératologique, le seul acte énonciatif désormais envisageable et dont il importe de maîtriser malgré tout la formulation, une tératolalie de grognements, canins, humains aussi toutefois, par le biais de l'appareil inventé par Black. Toujours nous interprétons ce que nous percevons, nous ne faisons que réécrire, épaissir le palimpseste du monde. Si les hommes ont échoué dans leurs projets civilisateurs, les dernières femmes feront ce qu'elles ont à faire et lâcheront sur le monde leurs derniers mots, leurs derniers enfants, leurs chiens assurés de survivre et de se multiplier alors que tout le reste ne sera que cadavres. Ludivine, délivrée de l'infra-langage télévisuel et maternellement régressif dans lequel elle baignait à Paris, est en fait une véritable vestale : c'est la seule créature humaine capable d'interagir paisiblement, sans protection aucune, avec des chiens capables de dévorer un enfant d'un coup de gueule.

Les Ephémérides ne sont donc pas à proprement parler un roman de science-fiction (ce n'est pas Demain les chiens, de Simak). Il s'agit d'une fiction linguistique : jusqu'où un sujet énonciateur peut-il aller dans la formulation du discours, l'enfantement des formes, langagières et biologiques, lorsque les normes sociales, le logos de la Cité lui-même, ne peut plus garantir la survie, la dignité de l'espèce humaine ? Tout le spectre est balayé, de la création frankensteinienne est balayé, des interdits médiatiques à l'usage du gène comme sème d'un monde à venir, en passant les énoncés de la marge (comme par exemple les petites annonces du journal). À l'inverse du Contrat social, il s'agit ici du Contrat naturel (p.158 : « je marche comme Mowgli qui devient mon double, mon frère-animal », dit Tara) , l'ultime floraison du sens (avec, littéralement, une odeur de soufre), l'ultime crachat spermatique de dieux en situation d'échec, en passe de disparaître sous une inquiétante et splendide hiérophanie (p.64 : « Une lumière crue troue les nuages, au centre luit la couleur verte. ») : ce sont maintenant les brutes à babines sanglantes qui vont prendre le pouvoir, refaire le monde dans toute leur innocence primale (p.37 : « Pas de rancune, pas de haine personnelle, mais des dominants et des dominés, mâles et femelles, la simplicité en somme », quitter le pays de leurs géniteurs pour se rendre là où leur instinct le leur dira: « Un jour, les Dogs plongeront dans la Clyde, à l'heure du crépuscule, instinctivement, ils trouveront leur chemin et ils se réjouiront d'atteindre les berges de ce nouveau territoire, leur terre promise. » (p.93)  

dimanche 22 avril 2012

W.B. Yeats, Easter (1916), troisième strophe, et trois traductions françaises





(texte original)

Hearts with one purpose alone
Through summer and winter seem
Enchanted to a stone
To trouble the living stream.
The horse that comes from the road,
The rider, the birds that range
From cloud to tumbling cloud,
Minute by minute they change;
A shadow of cloud on the stream
Changes minute by minute;
A horse-hoof slides on the brim
And a horse splashes within it;
The long-legged moor-hens dive,
And hens to moor-cocks call.
Minute by minute they live:
The stone’s in the midst of all.


(traduction de Louis Cazamian, 1954)

Les cœurs qui ne connaissent qu’un but
Pendant l’été et l’hiver semblent
Changés en pierre par quelque enchantement
Pour faire obstacle au courant de la vie.
Le cheval qui vient de la route,
Le cavalier, les oiseaux qui parcourent les cieux
D’un nuage qui s’écroule à un autre,
Minute par minute, eux, ils changent ;
Une ombre de nuage sur la rivière
Change, minute par minute ;
Un sabot de cheval glisse sur le bord
Et un cheval tombe en faisant jaillir l’eau.
L’oiseau des marais aux longues pattes plonge
Et la femelle appelle le mâle.
Minute par minute, ils vivent ;
La pierre demeure au milieu d’eux tous.


(traduction de René Fréchet, 1975)

Les cœurs qui n’ont qu’un but
Saison après saison paraissent
Pétrifiés par un sort
Pour troubler le fleuve vivant.
Le cheval qui vient de la route,
Le cavalier, l’oiseau qui passe
D’un nuage dansant à l’autre
Changent de minute en minute ;
Sur le courant les ombres
De minute en minute changent ;
Le sabot du cheval vient glisser sur la rive
Et le cheval patauge ;
De leur haut les poules d’eau plongent,
Et les tétras s’appellent,
De minute en minute ils vivent :
La pierre reste là.


(traduction de Jean Briat, 1989)

Les cœurs qui gardent à travers les saisons
Le même unique amour
Semblent mués en pierre
Au milieu du courant de la vie.
Le cheval qui là-bas s’avance sur la route,
Le cavalier, les oiseaux qui traversent
Le déferlement des nuages,
Tous changent de minute en minute ;
L’ombre d’un nuage sur le courant
De minute en minute change ;
Le sabot d’un cheval a glissé sur la rive,
Le cheval éclabousse l’eau ;
Les poules d’eau aux longues pattes plongent,
Les poules d’eau appellent leurs mâles ;
De minute en minute ils sont en vie :
La pierre demeure en leur milieu. 




Le texte de Yeats que nous avons sous les yeux est extrait du poème Easter, 1916, référence à l'insurrection de Pâques 1916 en Irlande. Celle-ci oppose les républicains irlandais au pouvoir britannique. Le but des insurgés est de constituer une république autonome. Ponctuellement, ce soulèvement est un échec : les meneurs, après plusieurs jours de combats, sont traduits devant une cour martiale et exécutés. Dans ce contexte, William Butler Yeats est un nationaliste engagé qui, cependant, n'approuve guère la violence et, de ce fait, entretient des relations tendues avec certains indépendantistes. Il n'en est pas moins choqué par la mort des révolutionnaires, qui sont des gens du peuple.

Le poème Easter, 1916 se compose de quatre strophes. La première évoque la distance idéologique qui sépare Yeats de certains insurgés. La deuxième est le portrait détaillé des personnalités saillantes de l'insurrection. La troisième, celle qui nous occupe, diffère des strophes précédentes : en effet, elle délaisse la narration à la première personne du singulier et déplace le regard du lecteur vers le monde de la nature : cours d'eau, nuages, oiseaux... Le narrateur développe ici la thématique du changement et de la stabilité : les nuages traversent le ciel, les saisons passent, le cheval glisse. La pierre demeure. La fixité de celle-ci est d'ailleurs comparée à la détermination des révolutionnaires.

La quatrième et dernière strophe reprend la narration à la première personne du singulier. On y lit un questionnement sur les décrets du Ciel concernant le destin de l'Irlande, le prix à payer en vies humaines afin d'obtenir l'indépendance.

La traduction de Louis Cazamian (publiée en 1954) se veut claire, voire explicative. Hearts with one purpose (trochée : une longue, une brève) est un concentré de sens que le français, plus analytique, doit déplier au détriment du rythme spécifique de l'original : « qui ne connaissent qu'un but ». La même quantité de sens se retrouve dans le second vers, bien que celui-ci soit légèrement plus long que l'original (mais l'écart, à ce niveau, est moins grand que précédemment). On peut toutefois s'interroger sur le choix du lexique utilisé au troisième vers : « enchantement » se veut-il un écho de « changés », qui attaque le vers ? Les deux termes, en tout cas, sont une nouvelle explicitation : en effet, l'original « enchanted to a stone » ramasse le sens. L'adjectif indéfini « quelque » confère une mesure d'incertitude qui ne semble pas évidente dans l'original. Si l'on se souvient des événements qui ont présidé à l'écriture de ce poème, on peut même affirmer le contraire.

La version de Fréchet (1975) propose un premier vers au rythme plus proche de l'original, par l'économie de deux syllabes (ou trois, si, dans la version Cazamian, on lit « connai/ssent »). « Saison après saison » est également plus proche de Yeats en termes de scansion mais on pourrait reprocher une déperdition de sens : les saisons, en effet, ne sont pas nommées. À quoi l'on pourrait répondre qu'initialement, Yeats ne mentionne l'été et l'hiver, c'est-à-dire les périodes de l'année qui offrent le plus de contraste. Cette notion de contraste semble plus importante que l'exhaustivité ; Yeats n'aurait donc pas estimé indispensable de nommer les saisons intermédiaires (que nous connaissons déjà) dès l'instant que la mention de l'été et de l'hiver s'entendent comme un paradigme : quelles que soient les circonstances, come rain or shine, la détermination des révolutionnaires ne fléchit pas. Par conséquent, sur ce point la traduction proposée par Fréchet n'est peut-être pas aussi appauvrissante qu'on pourrait le croire a priori. Par ailleurs, la « pétrification par un sort » fait penser à un agent extérieur maléfique (nous avons vu que chez Cazabian, « quelque » est plus vague), ce qui semble contraster avec ce que cette immutabilité de la pierre apporte de positif dans une période de violences.

Le texte proposé par Briat (1989) diffère sensiblement. La temporalité, placée sur le deuxième vers dans l'original, est rétrogradée au premier, ce qui confère une longueur certaine à ce passage (décasyllabe), mais qui permet aussi une promotion de l'affectivité sur le deuxième vers (« le même unique amour », six pieds). La constance de l'amour est exprimée formellement tout au long de l'axe partant des « coeurs » et se terminant par le mot « amour ». Vient ensuite une sorte de prédication : les cœurs « semblent mués en pierre ». Le lecteur opère donc une sorte de retour en arrière, en direction du vers d'attaque. Le quatrième vers (« Au milieu du courant de la vie ») termine la phrase mais semble occuper une position notionnelle médiane entre le spectre des saisons, bien qu'il en soit fait état en fin de phrase : c'est effectivement la stabilité, l'immutabilité autour de laquelle toute l'Histoire, collective et individuelle, est en rotation. On peut se demander si, à la très sensible question de l'indépendance politique, on ne superposerait pas une lecture de poète-chamane (si l'on ose dire), fin connaisseur du langage symbolique. Qui est cet « on » ? Briat ou Yeats ? Les deux ? Dans l'original, la position médiane est moins affirmée puisque Yeats insiste davantage sur le retentissement que peut avoir cette permanence (« to trouble the living stream »). La chose peut sembler paradoxale mais elle n'est pas sans évoquer le « moteur immobile » aristotélicien. Comme Yeats, Briat parvient à jouer sur la polysémie de « living stream » qui peut se comprendre comme cours d'eau mais également comme défilement de l'Histoire, courant incessant des formes mutables, des accidents au sens philosophique du terme. Cazamian traduit de la même manière « living stream » ; seul Fréchet opte pour une image plus liquide (« fleuve vivant », vers quatre).

Alors que Briat exprime par une spatialisation, un certain retrait, une certaine staticité (ici, ce n'est pas la ressemblance à la pierre que je note d'abord, mais leur position « au milieu du courant de la vie »), Fréchet parle de trouble et Cazamian, plus radical, d'obstacle. « Faire obstacle » évoque peut-être davantage la mort que la vie, en définitive. Cela n'apparaît pas dans l'original : « To trouble the living stream ».

La deuxième phrase du poème de Yeats est assez longue (de « The horse », vers cinq à « moor-cocks call », vers quatorze), scindée en quatre mouvements délimités par des points-virgules. Aucun des trois traducteurs ne respecte absolument la ponctuation. Cazamian pose un point-virgule après « ils changent » (vers huit), tout comme Yeats au vers équivalent (« they change »). Sa traduction du vers cinq (« le cheval qui vient de la route ») colle de près à l'original (« the horse that comes from the road »). Le sixième vers est marqué par une explicitation du verbe anglais « range » (« parcourent les cieux »), explicitation qui lui permet un raccord avec le vers suivant (« D'un nuage qui s'écroule à un autre »). Le lecteur francophone visualise-t-il bien cependant ce qu'est un écroulement de nuages ? Le verbe « écrouler » contient une certaine violence qu'on peut mettre en parallèle avec l'écroulement de l'insurrection indépendantiste, mais si l'on s'en tient strictement à l'aspect météorologique, le phénomène semble quelque peu incompréhensible, en tout cas il semble chargé de menace, à la limite de l'apocalyptique. L'emphase du vers huit (« eux ») porte sur le cheval, le cavalier et les oiseaux, sujets au changement, contrairement à la pierre, mais le contraste semble affaibli par la présence de ces nuages dont on ne sait si l'emphase les concerne aussi. L'écroulement est aussi un mouvement, à ceci près que les nuages sont linguistiquement des non-animés. Si on les englobe dans l'énumération, autrement dit si on considère qu'eux aussi font partie du « courant de la vie », on se livre à la limite à une lecture de Yeats orientée vers le panthéisme. N'oublions pas que cet auteur était très intéressé (entre autres) par l'hindouisme, la théosophie, l'occultisme et l'ésotérisme.

Selon le Merriam-Webster, « tumble » peut s'entendre des manières suivantes : « to fall suddenly and helplessly », « to suffer a sudden downfall, overthrow, or defeat », « to decline suddenly and sharply (as in price), « to fall into ruin » ( = collapse), « to turn end over end in falling or flight », « to roll over and over, to and fro, or end over end » ( = toss). Seule la définition synonyme de « collapse » correspond à l'écroulement des nuages envisagé par Cazabian, mais l'idée de ruine, contenue par ailleurs dans « tumble », peut s'appliquer à des considérations historiques. Les nuages sont-ils une métaphore parmi d'autres ?

Fréchet, pour sa part, ne touche pas non plus au cheval en approche (même traduction que Yeats, et Cazabian) ; il pose lui aussi un point-virgule au huitième vers. En revanche, les oiseaux (au pluriel chez Yeats) sont ramenés à un singulier générique, ce qui semble favoriser la création d'un nouveau paradigme des formes du vivant sujettes au changement, une liste presque taxinomique (bien qu'il n'y ait pas de gradation hiérarchique chez Yeats, ni chez aucun des traducteurs, entre oiseau, cheval et humain). Nous remarquons qu'ici, chez Fréchet, les nuages sont un simple élément du décor bien qu'il leur soit appliqué le verbe « danser », caractéristique de l'activité humaine (alors que l'écroulement, pris au sens littéral, fait davantage songer à un phénomène physique). Alors que l'écroulement véhicule une connotation sinistre, la danse, à l'inverse, exprime la joie. Est-ce pour accentuer le contraste avec les ombres du vers neuf ?

Chez Briat, structure identique aux deux traductions précédentes : point-virgule à la fin du vers huit. L'anglais « range » est restitué par « traverser », mais l'adjectif « tumbling » est rendu par le nom « déferlement », qui donne l'impression que les oiseaux se déplacent dans des volumes. « Range » fait également penser à « mountain range » ; conjoint au vol, il tendrait plutôt à évoquer à une trajectoire en surplomb d'un point à l'autre d'une étendue (la limite supérieure des nuages), ce qui n'est pas la même chose. Le « déferlement », dans sa connotation, est assez proche de « l'écroulement », comme on parle d'un déferlement de violence. L'arrière-plan conjoncturel du poème serait donc respecté. Comme chez Cazabian, on trouve une emphase, bien que différente (« eux » pour Cazabian, « tous » dans la traduction de Briat). Par ailleurs, Briat inverse l'ordre du vers huit : Yeats insiste sur le caractère ininterrompu du changement (« minute by minute »). On a presque envie de parler d'une mise en abyme révélatrice d'une temporalité microcosmique (les secondes, les minutes) insérée dans une temporalité macrocosmique (les saisons mentionnées au début de la strophe) ; il existe des ordres de grandeur mais la même loi s'applique à tous, ce qui n'est pas sans faire songer à l'enseignement d'Hermès Trismégiste, « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Briat, de par l'inversion qu'il pratique (« Tous changent de minute en minute »), se focalise davantage sur cela qui subit (ou ceux qui subissent) le changement. Cazabian calque davantage Yeats mais nous avons vu que l'emphase (« eux ») colore différemment son vers.

Chez Cazabian, le vers neuf est un calque de l'original ; on notera cependant qu'en français, « rivière » est une spécialisation de « stream ». Au vers dix, Cazabian introduit une légère pause après le verbe (par l'ajout d'une virgule), ce que ne fait pas Yeats. Fréchet inverse son neuvième vers mais conserve le caractère hyperonyme de « stream », qu'il traduit par « courant ». L'ombre prise comme unité devient pluriel (« les ombres »). Comme la référence aux nuages est moins explicite (puisque le mot disparaît de sa traduction, à cet endroit), on peut se demander si, à encore, tout comme avec « courant », Fréchet ne fait pas jouer une ambiguité polysémique sur « ombres » : la scène peut évoquer quelque chose de mortuaire, une espèce de défilé spectral. Est-ce un écho des violences subies par la population irlandaise ? Comme un peu plus haut à propos d'une pétrification par un sort, le ton donné est plus tragique. Briat, pour sa part, pratique également l'inversion (« De minute en minute change ») mais chez lui, l'ombre redevient singulière, et explicite (« d'un nuage ») ; il calque « stream » (« courant »).

On constate également, dans l'original, le recours à une structure en chiasme : « Minute by minute they change ; / A shadow of cloud on the stream / Changes minute by minute ; ». Nous retrouverons une structure similaire un peu plus bas, lorsqu'il sera question des « moor-hens » et des « moor-cocks ». Les trois traducteurs reproduisent le chiasme, même lorsque certains (Fréchet, Briat) inversent les termes par rapport à l'original (dans ces deux cas précis, on a l'impression d'un chassé-croisé). Par conséquent, qu'est-ce qui a pu motiver, dans les cas de Fréchet et Briat, l'inversion ? Sont-ce des considérations d'euphonie, de rythmique ? S'agissait-il d'octroyer au texte français un surcroît de dramatisation ?

Dans l'original, les vers onze et douze font toujours partie de la deuxième phrase de la strophe ; il s'agit de son troisième mouvement. Yeats marque la causalité par la dissociation d'éléments (de taille contrastée) qui appartiennent à un même ensemble : « a horse-hoof », « a horse ». Ce n'est pas le cheval qui glisse, du moins ce n'est pas ce qui nous est montré, comme s'il on avait ici l'illustration du proverbe « les petits ruisseaux font les grandes rivières » (« little brooks make great rivers »). À nouveau ce jeu entre le micro et le macro (nous l'avons plus haut avec les saisons et les minutes). La conséquence de cette glissade est d'autant plus retentissante que le cheval tombe à l'eau avec grand bruit (« splashes »). L'eau, ici, est peut-être à comprendre comme un symbole (ambivalent, mais les symboles le sont très souvent) de passage dans la mort : mort des Egyptiens (à cheval) dans les eaux refluantes de la Mer Rouge (livre de l'Exode), mort (et renaissance) dans le Christ à l'occasion du baptême, eaux du danger dans les traversées célèbres (l'Odyssée, Jason et les Argonautes), le folklore celte (la Jument de Nuit, littéralement « night mare », qui enlève des gens sur son dos et les tue en les précipitant dans les eaux des rivières, des étangs)... On peut également voir le cheval et son cavalier comme une utilisation du symbole du centaure, ou du Sagittaire. Symboliquement, ces créatures représentent la synthèse souhaitable, dans l'être humain, de ses pulsions animales (la partie chevaline) et de la raison (la partie humaine), synthèse qui, évidemment, fait que la partie humaine est en position dominante. Cela explique au passage la flèche de l'archer pointée vers le haut, c'est-à-dire vers les hautes conceptions de la philosophie, de la religion lorsque, précisément, cette synthèse est réalisée de façon définitive. Ce symbolisme du cavalier et de sa monture est-il transposable dans le contexte politique irlandais de 1916 ? Voit-on ici une métaphore du pouvoir britannique incapable d'exercer une gouvernance juste, incapable, tout simplement, de conférer l'autonomie demandée par le peuple irlandais ? La glissade sur le bord du courant représente-t-elle l'insurrection (l'élément dissocié, en rupture) qui, même vouée à l'échec, met la Couronne dans une situation difficile ?

Chez Cazamian, ce troisième mouvement se termine par un point, contrairement au choix de Yeats. La dissociation est respectée (« Un sabot de cheval », « un cheval »), la traduction suit d'assez près près l'original. En ce qui concerne Fréchet, le mouvement se termine par un point-virgule. On constate en outre une reprise du verbe venir (« Le sabot du cheval vient glisser sur le rive », écho du « vient » au vers cinq). Fréchet semble vouloir insister sur la continuité narrative, peut-être aussi sur l'inéluctabilité du destin. La résultante de cet accident (au sens d'événement) est moins bruyante (« patauge »), si l'on peut dire, que dans la version de Cazabian, mais la pénibilité est bien là. Ce choix est-il motivé par le souhait de coller d'aussi près que possible à la rythmique de l'original ? Moins d'explicitations, emploi de termes limités, la plupart du temps, à deux syllabes. La lecture se fait ainsi plus sèche, plus scandée. Briat, de même, dissocie, et termine le mouvement par un point-virgule. Par contre, il modifie le temps : le passage au passé composé fait songer à l'emploi du Present Perfect ; on annonce clairement le résultat au niveau du cheval dans son entier et aussi, bien sûr, du cavalier. Cela dit, peut-on « éclabousser de l'eau » ? N'est-ce pas plutôt cette dernière qui est susceptible d'éclabousser ? A-t-on affaire ici à une maladresse ou à un autre exemple de la licence poétique qui caractérise la traduction de Briat ?

Les vers treize et quatorze de l'original apportent la conclusion de cette deuxième phrase. Deux temps dans ce quatrième mouvement avec, derechef, un chiasme dont le pivot est « hens ». Nous poursuivons notre exploration du monde naturel soumis au changement, au « courant des formes » (un hindouiste ou un bouddhiste parleraient du samsara) ; il est de nouveau question d'oiseaux, mais de la variante aquatique. Après les oiseaux du ciel, les nuages, le cavalier sur sa monture, la monture elle-même, nous nous abaissons jusqu'à l'eau elle-même (cela est d'ailleurs souligné par le verbe « dive »). Pour la première fois dans la strophe, nous remarquons que ces formes sont vivantes et interagissent : les femelles appellent les mâles. Les espèces en question sont des poules d'eau (gallinules, Gallina chloropus) et des coqs de bruyère (Grand Tétras, Tetrao urogallus) mais le qualificatif composé « long-legged » leur confère une connotation humaine. Si cette interprétation s'avère exacte, nous aurions sous les yeux une sorte d'expansion du thème initié par Yeats : l'Histoire est sans cesse en mouvement, dans les moments de péril collectif (la question de l'indépendance) comme dans la vie intime (on a presque envie de dire through thick and thin). Le chiasme crée un raccord qui vient renforcer cette attraction des êtres les uns pour les autres. Oiseaux ou humains, l'ambiguité est de toute façon intéressante dans la mesure où c'est par son biais que s'exprime la vision universelle, cosmique de Yeats.

Cazamian ne spécifie pas de façon précise l'espèce à laquelle ces oiseaux appartiennent (« oiseau des marais, « femelle », « mâle »). Fréchet se montre plus exact (« poules d'eau », « tétras »). Ici, la question est de savoir si « tétras » est immédiatement compréhensible. Derrière ce point de vocabulaire, anodin en apparence, se trouve peut-être un autre enjeu : Yeats écrit cette strophe de façon très visuelle, il propose des éléments qui se veulent immédiatement compréhensibles à un premier niveau de lecture. Pour dire cela autrement, toute la strophe fonctionne comme une carte du tarot de Marseille (condensé visuel de l'Univers, enseignement ésotérique dans et par le jeu) : grâce à ses éléments symboliques non discursifs, c'est d'abord l'hémisphère droit du cerveau qui l'assimile. « Tétras », cependant, est plus élaboré que « coq de bruyère » ou « poule d'eau », aux yeux du lecteur non averti (c'est mon cas). La recherche lexicale susceptible d'en découler oblige davantage à procéder à une lecture par le seul hémisphère gauche, plus rationnel. C'est bien l'enjeu du texte : Yeats ne peut pas ne pas considérer tous les niveaux d'interprétation du monde phénoménologique, événements de l'histoire humaine collective, forces universelles qui meuvent la Création, et la chaîne qui les unit. Cette concaténation se retrouve d'ailleurs dans le chiasme : « The long-legged moor-hens dive, / And hens to moor-cocks call ». Cependant, aucun des traducteurs ne reproduit ici cette figure : Cazamian aplatit linéairement ce passage (« L'oiseau des marais aux longues pattes plonge / Et la femelle appelle le mâle. ») ; « mâle » reprend « oiseau des marais », grammaticalement masculin (mais sémantiquement, ce terme générique comprend la contrepartie féminine). Fréchet évoque l'unification des contraires (coincidentia oppositorum) par la réciprocité de « s'appellent », mais « poules d'eau » et « tétras » peuvent être compris (si on n'est pas averti de ces questions ornithologiques) comme des espèces différentes, qui ne se cherchent pas, ce qui pourrait affaiblir la conjonction mise en avant dans l'original. Briat, procède d'une autre manière encore : une seule espèce est mentionnée. Sa dénomination (« poule d'eau ») ne pose en principe aucun problème de compréhension, à l'inverse de « tétras ». S'il ne reproduit pas le chiasme présent chez Yeats, il opte pour une répétition qui renforce la cohésion de l'espèce dans son affectivité (« Les poules d'eau aux longues pattes plongent, / Les poules d'eau appellent leurs mâles ; »). On note également que dans la traduction de Fréchet, la longueur des pattes n'est pas mentionnée.

Vient ensuite la dernière phrase de la strophe (les deux derniers vers). On constate immédiatement que l'usage anglais des deux points, à l'avant-dernier vers, diffère de l'usage français. Le français mettrait plutôt un point-virgule. « Minute by minute » est répété de façon à former un leitmotiv (vers huit, dix, quinze). Si on ne considère que les occurrences des vers dix et quinze, on peut y voir un autre chiasme dont l'étirement est suffisant pour inclure le chiasme plus resserré dont le pivot est « hens » (vers treize et quatorze). Concaténation, imbrication : tout se tient, tous les éléments de la Création sont solidaires, qu'ils en aient conscience ou non. Le vers final reprend l'image de la pierre, de la stabilité évoquée au début de la strophe. Cazamian modifie la ponctuation par la substitution d'un point-virgule aux deux points du quinzième vers. Son dernier vers est un calque. Fréchet, en revanche, conserve les deux points, ce qui, en français, semble a priori étrange : le vers quinze semble annoncer le vers seize, comme si la présence de la pierre était une explicitation de ce qui précède immédiatement, alors qu'elle marque un contraste, celui de la fixité qui, précisément, tente de se soustraire au courant des formes. Par ailleurs, le dernier vers (« La pierre reste là ») est formulé de façon à suggérer une espèce d'impuissance dudit minéral (vis-à-vis des formes mouvantes de la vie). Après cette phrase, on a presque envie de compléter, sur un registre plus familier : « en rade ». La stabilité semble ne pas être conçue comme une chance (que tous peuvent saisir puisque, dans l'original, elle se trouve « in the midst of all »), mais comme quelque chose d'inamovible. Fréchet a-t-il bien compris l'enjeu du texte, sa cohérence symbolique ? La tonalité est différente dans la traduction de Briat : s'il conserve les deux points, son dernier vers (« La pierre demeure en leur milieu ») est plus cohérent par rapport à ce qui précède. Même si l'expression « De minute en minute » paraît curieuse, elle offre le contraste sémantiquement fertile du mouvement périphérique et du point central stable. Visuellement, cela donne le cercle et le point en son centre. La périphérie est en rotation autour du cercle qui demeure invariable, non soumis aux conditions de temps et de lieu. C'est, toujours symboliquement, une projection plane de l'axis mundi. Si nous imaginons une indéfinité de rayons partant tous du centre et touchant chacun un point du diamètre (chaque point pouvant être assimilé à un individu, ou à un élément constitutif du monde), nous comprenons mieux la rotation autour du centre immuable, c'est-à-dire l'image de la vie. La pierre du dernier vers assure donc le bouclage d'une strophe qui peut se lire comme un ouroboros, ou, mieux encore, un triskell (Irlande oblige). Si la comparaison avec le tarot de Marseille a été faite, c'est parce que le texte, malgré sa simplicité apparente, est une invitation à la méditation du langage symbolique, des archétypes (pour s'exprimer de façon jungienne). Une autre comparaison est peut-être possible avec le jeu « ordinaire » de trente-deux cartes (lui-même dérivé du tarot de Marseille) : les chiasmes de la strophe, leur symétrie inversée évoque les figures nobles du jeu (roi, reine, valet) et leurs « mariages ».

Nous avons évoqué les difficultés relationnelles que Yeats a rencontrées avec certains insurgés. C'est peut-être que le poète, qui était aussi chamane à sa façon, a envisagé les événements douloureux de Pâques 1916 autrement qu'à ras d'histoire, si l'on ose dire. Il y a peut-être vu autre chose que de l'événement « simple », même s'il en a ressenti beaucoup de douleur. Sa hauteur de vue l'a-t-elle quelque peu mis à l'écart (estranged) de certains de ses concitoyens ? Nul n'est prophète en son pays. S'est-il mieux fait comprendre par ses traducteurs français ? La traduction de Cazamian, la plus ancienne (1954), semble avoir été effectuée avant tout pour parer au plus pressé : il s'agissait de faire connaître le texte et de ne pas s'embarrasser de licence poétique. Largement fondée sur le calque (mais au dépens du rythme de l'original), elle a été soit réalisée pour le grand public, soit pour un public plus averti qui ne cherchait pas une recréation littéraire (on imagine ici une édition bilingue du type Aubier-Montaigne). Louis Cazamian (1877-1965) était critique littéraire. La seconde version, celle de René Fréchet (1975), tente globalement de conserver le rythme de l'original, mais elle effectue des choix qui tendent à dramatiser, ou à ne pas toujours tenir compte des richesses et contraintes du langage symbolique utilisé par Yeats. Le texte proposé par Jean Briat, plus récente (1989), est, pourrait-on dire, diamétralement opposée à celle de Cazamian. Elle fait preuve d'audace, d'inventivité. Sa date de parution reflète l'état des translation studies (traductologie) : depuis la fin des années soixante, le début des années soixante-dix, Henri Meschonnic réfléchit à la traduction comme réécriture littéraire opérée par un sujet bien précis, irremplaçable : le traducteur. Celui-ci, dans l'optique meschonicienne, ne s'efface pas, n'a pas à le faire, ne doit pas tenter de le faire.

Tout comme dans le tarot de Marseille, nous y lisons ce que nous mettons de nous-mêmes, ce qui d'ailleurs ne contredit qu'en apparence le langage universel du symbole (ce qui est universel, intemporel, ne peut en rien être modifié de par sa position médiane, centrale). Yeats, cependant, désirait peut-être voir dans cette pierre immuable comme la marque d'une action de présence initiatrice de changements. Il souhaitait une prise de hauteur, un élargissement de la perspective afin de mieux percevoir les enjeux, les tenants et les aboutissants de cette insurrection. Les événements d'ici-bas trouvent leur origine dans des sphères plus subtiles, plus discrètes. Il se peut que les meneurs du mouvement ne l'aient pas tous compris, et que Yeats en ait souffert. En effet, ce n'était pas un poète éthéré mais un homme très sensible à la souffrance du peuple irlandais, et, d'une manière générale, aux avatars de la condition humaine. C'est en cela aussi qu'il est à juste titre une des gloires de la Verte Erin.


  

mercredi 18 avril 2012

la fècée

Glauquon tartine de caca des affiches de campagne électorale. Il accepte de prendre ce risque, en plein Paris. Il sait que même de nuit, des gens, n'importe qui, police, passants, sont susceptibles de tomber sur lui en pleine action, mais son désir est désormais trop violent, incoercible. Il n'en est pas à son coup d'essai. Sa méthode a désormais dépassé le stade du rodage: il s'arrange préalablement pour avoir une bonne chiasse, chez lui, tranquillement. Il se gave de nourriture, se retient d'uriner, de dégazer, de déféquer. Obturation maximale. Ça finit toujours par payer. Visant soigneusement, il gicle sa merde dans un joli pot de faïence acheté aux puces, repose le couvercle, puis part en maraude. Au tout début de sa carrière de super-vilain, c'est-à-dire il y a quatre semaines, la tentation fut forte de commencer par le bureau de vote de son propre quartier, cependant des prodiges de programmation secondaire lui firent se diriger, de préférence, dans des lieux qu'il ne fréquentait pas trop. Il conforta cette démarche de prudence en découpant de petits papiers, autant qu'il y a d'arrondissements. Pour chaque arrondissement, il procéda de même avec les différentes subdivisions. Il tire donc au sort, chez lui, dans le même pot qui, après, recueillait ses tourbes intimes.

La brosse à chiotte plonge délicatement dans le brouet, touille un peu pour éviter que la matière se fige trop rapidement. Les remugles sont particulièrement réussis. Glauquon soulève la brosse, un magma brun englue maladivement le plastique bon marché, et voici que tel et tel visage reçoit les balafres fécales. Pourquoi des politiciens? Sur le papier, ça tient mieux, se dit Glauquon. Et puis, ces gens-là, il ne les aime pas. De toute manière, il n'aime personne. Il se voit en Anarchieur Suprême, con à souhait mais redoutable, jouisseur de ses actes, surtout lorsqu'il rentre chez lui, sans encombres, et qu'il se délecte rétrospectivement, le cul bien sec, bien torché, enfoncé dans un fauteuil très mauvais pour la colonne vertébrale, mais si moelleux.

Glauquon est équitable, il s'arrange pour que tous les candidats se fassent emmerder. Il adore leur donner la fècée, comme il dit. Les remugles montent à ses narines, la chiasse liquide imprègne les promesses de beaux jours. De temps en temps, il surveille les parages. Il aimerait bien rester un peu plus longtemps, mais il ne faut pas tenter la mauvaise fortune. Déjà qu'il y a peut-être des caméras de surveillance quelque part à proximité. Glauquon prend toujours soin de se vêtir de lunettes noires, d'un vieil imper dont il relève le col. Il se coiffe d'un feutre. L'ensemble est caricatural à souhait, il sue un peu des aisselles, mais cela fait partie du plan. Il s'agit d'une action qui doit durer tout le temps de la campagne. S'il ne se fait pas gauler, il continuera, une fois le président élu, ou reconduit dans ses fonctions. D'autres cibles. Il doit bien y avoir d'autres cibles à tartiner. Des affiches de concerts de rock? Des pubs pour des rassemblements citoyens? Il ne s'inquiète pas, il trouvera bien quelque chose.

Glauquon n'a jamais été aussi heureux de sa vie que là, maintenant, face au danger. Tous les candidats ont reçu leur traitement. Glauquon referme délicatement son pot à caca après avoir vidé sur le trottoir les derniers restes de daube. Il se dirige vers une pompe à eau qu'il a repérée, un peu plus loin. Sommairement, il rince le pot et la brosse qui dégagent toujours des miasmes. Avec un canif, il gratte rapidement quelques croûtes de merde qui ne veulent pas partir de ses ustensiles. Il rince la lame, puis range le tout dans un sac plastique qu'il ferme d'un noeud. Le pot emballé, la brosse finissent dans un petit sac à dos rembourré de deux vieux pulls, afin d'éviter des heurts possibles. C'est que Glauquon y tient, à son antiquité dénichée Porte de Clignancourt.

Il repart à pied. Il va falloir marcher un bon moment car le tirage au sort l'a emmené assez loin de ses pénates. Qu'importe: cette nuit, dans le Paris du printemps fleuri et de la France des pigeons, il savoure une nouvelle victoire.